Pour les prolétaires sud-africains la voie à suivre n’est pas celle de Mandela, mais celle de la lutte de classe!

(«le prolétaire»; N° 510; Déc. 2013 / Janv. - Mars 2014)

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Le 5 décembre dernier, Nelson Mandel, le leader indiscuté de la lutte anti-apartheid est mort à l’âge de 75 ans. Les médias du monde entier ont rapporté son histoire personnelle, sa condamnation à 127 ans de prison, sa libération en 1990, sa collaboration avec le pouvoir raciste blanc pour mettre en route un processus de réconciliation nationale, par ailleurs recherché tout au long de sa vie, y compris dans la lutte armée contre le pouvoir ségrégationniste après le massacre de Sharpeville en 1960; l’obtention du prix Nobel de la paix en 1993 en même temps que le leader blanc De Kerk et son élection à la présidence de l’Afrique du Sud en 1994.

Il ne faut certes pas mépriser la lutte spécifiquement anti-apartheid qui se donnait comme objectifs: l’égalité des droits des noirs, constituant la majorité de la population, avec les métis et les blancs; la fin des discriminations, la redistribution des terres, les droits syndicaux, le droit à l’instruction pour tous. Ces revendications étaient entièrement compatibles avec la démocratie bourgeoise; mais le régime le Pretoria, soutenu par les Etats-Unis et par les grandes démocraties française et anglaise, ne voulaient pas les accorder. En cela il défendait évidemment les privilèges sociaux institués depuis longtemps des Africaners; mais il répondait aussi aux intérêts des bourgeoisies du monde entier qui, en dépit de tous les droits et de toutes les réformes, sont en permanence à la recherche de masses de force de travail exploitables par le capital au coût le plus bas.

Insurgés d’innombrables fois contre leurs conditions de vie et de travail, et donc contre le système ségrégationniste, les prolétaires noirs ont fait preuve pendant des décennies de leur combativité; mais cette combativité, limitée par leur propre spontanéité, est restée prisonnière de syndicats et partis substantiellement nationalistes, donc liés à des intérêts bourgeois; par conséquent, en l’absence d’un véritable parti communiste révolutionnaire, ils n’ont jamais pu se placer sur le terrain de la lutte de classe pour la défense exclusive de leurs propres intérêts. Ils ont lutté, ils se sont sacrifiés, ils sont morts contre une forme particulièrement odieuse du pouvoir bourgeois – le régime d’apartheid. Mais en définitive ils ont objectivement combattu pour une cause bourgeoise; ils ont permis par leur propre sacrifice à la bourgeoisie sud-africaine et à ses parrains impérialistes de surmonter une situation particulièrement critique où les lois raciales ne permettaient plus d’exploiter avec autant d’efficacité une main d’oeuvre qu’elles poussaient à la révolte. La démocratie promettait d’obtenir beaucoup plus sûrement et efficacement la paix sociale que le système répressif d’apartheid; et les impérialismes qui au cours des décennies précédentes n’avaient jamais eu aucune objection réelle à l’apartheid, se mirent à pousser à sa disparition.

Mandela a certes été très longtemps emprisonne, mais il n’a pas été éliminé comme un Patrice Lumumba ou un Thomas Sankara qui ont été tués parce qu’ils s’opposaient à des intérêts liés aux vieilles puissances coloniales. Ses liens avec l’ANC et le Parti Communiste Sud-africain expliquaient qu’il n’était pas un adversaire du capitalisme, mais en définitive un conciliateur devenu extrêmement utile pour permettre une transition pacifique de l’apartheid à un régime de «réconciliation national», processus appuyé par les plus grandes puissances mondiales.

En 1986 nous écrivions: «Si les racistes blancs sont chassés du pouvoir en Afrique du Sud, les portes du capital s’ouvriront de toute évidence à la nouvelle bourgeoisie noire qui est aujourd’hui rejetée aux marges du grand capital. Couche constituée de petits propriétaires, de petits commerçants, de petits artisans, celle-ci n’a pas de pouvoir économique réel, mais ses aspirations politiques et économiques bourgeoises s’appuient sur le peu de privilèges dont elle dispose par rapport aux masses déshéritées; luttant avec le prolétariat et les masses noires surexploitées contre l’apartheid, elle cherche la possibilité d’évoluer en bourgeoisie nationale exploitant le travail salarié au même titre que la bourgeoisie blanche» (1).

Aujourd’hui l’Afrique du Sud peut se vanter d’occuper une position respectable parmi les pays capitalistes; elle fait partie des «BRICS», ce groupe de puissances capitalistes «émergentes» par rapport aux vieux pays capitalistes occidentaux. En dépit de sa belle Constitution démocratique reconnaissant l’égalité de tous les citoyens, sans discrimination de race ou de sexe, elle est le pays dans le monde où les inégalités sociales sont les plus fortes et où elles tendent à se creuser encore; un pays où l’économie reste solidement aux mains de la bourgeoisie blanche, même si elle est flanquée d’une petite couche de nouveaux riches noirs; un pays où la concurrence entre prolétaires s’est aggravée avec la croissance économique comme le montrent les pogroms de 2008 dans les townships contre les immigrés venus des pays voisins (2).

Les chefs d’Etat du monde entier sont accourus pour «rendre un dernier hommage» à Mandela, y compris les représentants des pays qui pendant des décennies ont exploité jusqu’au sang les prolétaires noirs d’Afrique du Sud, de Rhodésie, de Namibie. Le plus notable parmi eux, c’était évidemment Obama, le premier président noir des Etats-Unis; il a adressé à la mémoire du premier président noir d’Afrique du Sud des paroles censées toucher le coeur des opprimés du monde entier, mais qui en réalité sonnaient aussi faux que tout discours démocratique bourgeois.

Le démocrate Obama a oublié dans son discours que jusque aux années 90, la Maison Blanche définissait l’ANC comme «organisation terroriste» et que sa défense des capitaux américains investis dans le pays allait jusqu’au soutien aux opérations militaires de Pretoria contre l’Angola et le Mozambique nouvellement indépendants. Décrivant Mandela comme «le dernier libérateur du XXe siècle, un géant de l’histoire», il l’a comparé à Gandhi et à Martin Luther King «qui donna une voix puissante aux revendications des opprimés». Et au moment où venait de Washington la confirmation que le camp d’internement de Guantanamo ne serait pas fermé – contrairement à ce qu’il avait promis – il rappelait que Mandela avait «subi un emprisonnement brutal qui a commencé à l’époque de Kennedy et de Kroutchev et a duré jusqu’aux derniers jours de la guerre froide»; puis il terminait en disant que Mandela «a changé les lois, mais il a aussi changé les coeurs» (3).

Les lois peuvent sans doute être changées, et peut-être même les sentiments qui logent dans les coeurs; mais si les lois qui sont le fondement de la vie sociale restent les mêmes parce que le mode de production est le même, le capitalisme, alors pour la grande majorité prolétarienne de la population, le rapport à la société ne change pas: toujours assujettie au travail salarié, dépendante des oscillations du marché, elle reste soumise à un régime d’exploitation brutale, condamnée à une vie de privations et contrainte à réagir à des conditions de vie et de travail intolérables.

Les grèves des mineurs de Marikana en août 2012 et le massacre qui s’en suivit (4), comme les grèves ultérieures sont la démonstration que Mandela et l’alliance au pouvoir (Parti Communiste Sud-africain, ANC et centrale syndicale Cosatu) ont toujours oeuvre non seulement pour le maintien du capitalisme mais aussi de la bourgeoisie blanche, alors que fleurissent plus que jamais l’oppression, l’exploitation, la misère et le racisme.

Faut-il s’en étonner? Dès sa déclaration lors de son procès en 1964, Mandela déclarait: «l’ANC n’a jamais, à aucun moment de son histoire, souhaité un changement révolutionnaire dans la structure économique du pays, ni n’a jamais, pour autant que je me souvienne, condamné la société capitaliste» (5).

La venue à Pretoria de tous les plus grands représentants de l’impérialisme mondial pour les funérailles de Mandela a une signification qui va au delà de l’hommage à un président mort transformé en icône de la pacification sociale. C’est aussi la démonstration de l’importance stratégique de l’Afrique du Sud non seulement en raison de sa richesse en matières premières et de sa puissance sur le continent africain, mais également en fonction des rapports inter-impérialistes. Cela signifie que si les agitations ouvrières en Afrique du Sud prenaient une orientation de classe ouverte et débouchaient sur la constitution d’organisations de classe, elle pourraient engendrer de puissantes luttes servant d’exemple pour les prolétaires du continent et d’ailleurs: c’est ce qui inquiète les bourgeois blancs ou noirs d’Afrique du Sud, mais aussi les bourgeois des autres pays africains et des pays impérialistes.

Les prolétaires sud-africains devront mettre à profit les dures leçons reçues depuis la fin de l’apartheid; quand, comme c’est arrivé à Marikana, quand la démocratie et la collaboration de classe défendues par l’ANC et les hymnes au pacifisme au nom de Mandela ne suffiront plus à calmer leur colère, la classe dominante n’hésitera pas une seconde à envoyer sa police ou son armée les réprimer avant que l’incendie prolétarien ne gagne tout le pays et s’étende ailleurs.

En Afrique du Sud, comme dans tous les pays capitalistes la perspective pour les prolétaires ne peut être la démocratie bourgeoise, la conciliation entre les intérêts bourgeois et les intérêts prolétariens, l’interclassisme défendu par toutes les forces de la conservation sociale, et en particulier par les bureaucraties syndicales et politiques collaborationnistes corrompues.

La perspective pour les prolétaires ne peut être que la lutte de classe ouverte, organisée de façon adéquate sur le terrain des revendications immédiates à travers des organisations économiques classistes comme sur le terrain politique plus général, à travers la formation du parti politique de classe: le parti révolutionnaire, internationaliste, marxiste, fondé sur le programme communiste qui est à la base de notre organisation.

Il n’y a pas d’autres voies.

 


 

(1) cf «Afrique du Sud, apartheid et lutte de classe», Il Comunista n°4-5, juillet-octobre 1986.

(2) Selon un rapport de la Banque Mondiale de juillet 2012, le coefficient de Gini (mesure des inégalités sociales) est «le plus élevé au monde, montrant que les inégalités se sont aggravées depuis la chute de l’apartheid»! cf http://www.afriqueexpansion.com/la-poudriere-sud-africaine/4976-afrique-du-sud-les-inegalites-perdurent.html

(3) cf Il Manifesto, 11/12/13

(4) cf Le Prolétaire n°504

(5) cf Instant Book Corriere della Sera, juillet 2013.

 

 

Parti communiste international

www.pcint.org

 

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