Roger Dangeville

(«programme communiste»; N° 101; Août 2011)

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Roger Dangeville est décédé en septembre 2006, à l’âge de 81 ans.

Après avoir adhéré à notre parti au milieu des années cinquante, Roger participa activement et fructueusement pendant une décennie à son activité et à son travail théorique. Sans vouloir (ni pouvoir) faire un bilan sur ce plan de sa contribution, anonyme comme tous les travaux du parti, on peut cependant relever sa collaboration au travail sur la question militaire ou à la succession des formes de production dans la théorie marxiste. Il travailla pour le parti à l’Institut d’Amsterdam sur les archives de la Première Internationale et sur les textes de Marx, encore inédits en français, etc.

Cependant le nom de Dangeville, associé à celui de Jacques Camatte, reste lié à une déviation théorique et de principe qui l’amena à rompre avec le parti fin 1966. Opposés à la publication du «Prolétaire» et à l’action pratique du parti, Dangeville, Camatte et quelques autres, défendaient une conception que l’on peut qualifier d’«académiste» et d’attentiste de l’activité. En attendant l’ouverture de la période révolutionnaire, le parti devait, selon eux, se consacrer exclusivement au travail théorique, à «l’enregistrement scientifique des faits sociaux» (selon l’expression de nos Thèses Caractéristiques de 1952) (1); la publication d’un journal de bataille politique et l’intervention extérieure étaient au mieux une perte de temps, au pire le signe d’un «activisme de type trotskyste».

Les Thèses Caractéristiques signaient la rupture avec le courant activiste dans le Partito Communista Internazionalista, et elles constitent le véritable point de départ du parti dont nous nous revendiquons,; elles prenaient  bien garde de préciser que si, dans la période de dévastation politique provoquée par la contre-révolution, la tâche de restauration théorique est la tâche fondamentale, le parti «refuse absolument d’être considéré comme un cercle de penseurs» et qu’il «ne perd aucune occasion de pénétrer dans chaque brèche, dans chaque fissure» permettant de toucher les masses les plus larges. Une dizaine d’années plus tard, en réponse implicite aux positions avancées par Dangeville - Camatte, les Thèses de Naples répétaient que: «même dans une situation défavorable et même dans les pays où elle l’est le plus, il faut éviter l’erreur de considérer le mouvement comme une pure activité de propagande écrite et de prosélytisme politique.

 Partout, toujours et sans exception, la vie du parti doit s’intégrer dans un effort incessant pour s’insérer dans la vie des masses, même lorsque ses manifestations sont influencées par des directives opposées aux nôtres. (...) On doit repousser la conception qui voudrait réduire notre petit parti à des cercles fermés sans lien avec l’extérieur, ou se contentant de chercher des adhésions dans le seul monde des opinions, qui, aux yeux des marxistes, est un monde faux tant qu’on ne le trait pas comme une superstructure du monde des conflits économiques» (2).

Lors des discussions internes de 1964-65, Dangeville avait rédigé une contribution dont le point d’orgue était cette perle: «le marxisme interdit toute initiative sur le plan de l’organisation» (3). Prise au sérieux, cette position aurait signifié la condamnation  de tous ceux qui avaient lutté par exemple pour la constitution de l’Internationale Communiste ou du Parti Communiste d’Italie! La déviation de Dangeville - Camatte ressort également avec clarté d’une lettre de Camatte à Bordiga en janvier 1966 (4). Voulant se plaindre du déroulement d’une réunion interne à Paris où il avait été mis en doute que certains adhérents soient de véritables militants, Camatte écrivait: «Nous avons affirmé que le militant est celui qui accepte intégralement le Programme. A quoi il nous a été répondu que c’était insuffisant, qu’il fallait dire qu’était militant celui qui accepte de développer toutes les activités du parti.

Cette définition est plutôt statique et statistique, elle ne se réfère pas à ce qui caractérise essentiellement notre mouvement: le programme».

Sans peut-être en avoir conscience (?), Camatte se plaçait ainsi lui-même dans le droit fil d’une déviation classique du marxisme: le menchevisme. Lors de la polémique historique en Russie en 1902 sur l’orientation du parti, une rupture entre deux courants qui allaient plus tard se trouver des deux côtés opposés de l’affrontement des classes, se produisit précisément sur cette question. D’un côté les mencheviks prétendaient que devaient être considérés comme membres du parti tous ceux qui affirmaient être en accord avec ses positions; de l’autre les bolcheviks soutenaient que cela était complètement insuffisant et que seuls pouvaient être membres du parti ceux qui militaient effectivement dans une organisation du parti et sous son contrôle. Cette divergence apparemment secondaire ou formelle, était en réalité centrale: le parti n’est pas une organisation ouverte, aux contours lâches, un rassemblement d’opinion, ou un «club de discussion» (selon l’expression de Lénine), mais une organisation militante fermée, soudée autour d’un programme et d’une activité cohérente avec ce programme. Les circonstances historiques n’étaient évidemment pas les mêmes dans la France démocratique des années soixante que dans la Russie tsariste du début du siècle, mais cela ne pouvait justifiait en rien l’abandon de la thèse léniniste qui n’est pas de circonstance, mais de principe, l’environnement et les habitudes démocratiques et pacifiques la rendant seulement plus difficile à assimiler.

Camatte et Dangeville se séparèrent assez rapidement après avoir scissionné du parti qu’ils accusaient de délaisser la théorie pour se plonger dans l’activisme. S’ils n’étaient pas d’accord sur ce qu’il convenait  de faire, ils avaient en commun une conception du parti que l’on pourrait dire «désincarnée»: le parti comme pur instrument de transmission de la théorie, cénacle d’intellectuels et, en germe «gemeinwesen» (vieux mot allemand signifiant commune qu’Engels avait utilisé), anticipation dans un sens presque littéral de la société communiste.

Publiant Invariance, Camatte commença une «errance» qui l’amena successivement à rompre ouvertement avec la Gauche communiste d’Italie, puis avec le marxisme, puis avec l’idée même de révolution sociale, pour annoncer une révolution anthropologique qui dans les siècles futurs verrait naître une nouvelle espèce humaine, l’Homo-gemeinwesen, à la place de l’ Homo sapiens...

 De son côté, Dangeville, aidé de quelques militants, se lança dans la publication de la revue Le Fil du Temps (FdT) ainsi que des recueils de textes de Marx et d’Engels chez Maspéro ou 10/18. Il a ainsi rendu disponible pour les lecteurs francophones un certain nombre de textes introuvables, voire inédits; il faut aussi lui rendre acte que dans sa revue ou dans les introductions et notes aux recueils, il est resté beaucoup plus fidèle aux positions de notre courant - et d’ailleurs beaucoup de ses écrits sont tirés de textes du parti!

Mais, et indépendamment des critiques à faire sur ce travail éditorial et de traduction (5), Dangeville et le groupe autour du Fil du Temps se caractérisaient par une conception fondamentalement erronée du parti et de ses tâches, mais aussi du processus révolutionnaire, dont la matrice était commune avec celle d’Invariance. Il s’agissait d’une conception non dialectique de l’histoire du mouvement en général et du parti en particulier, d’une conception métaphysique comme nous l’avions caractérisée alors. Tout au long de son histoire (les derniers n° français et allemands datent de 1977), FdT ne s’est jamais soucié de travailler à la constitution du parti, parce que pour lui le parti, ce n’était pas une organisation formelle, mais le support désincarné de la théorie, un pur cénacle de théoriciens. Quant à la révolution, elle était la conséquence fatale de la crise, sans qu’il y ait besoin de l’intervention d’une force organisée et dirigeante, constituée et agissant préalablement, le parti. La coupure entre parti historique et parti formel, la coupure mortelle entre théorie et action, qui est toujours le signe de l’opportunisme, était implicitement élevée par FdT au niveau d’un principe.

 

 

Parti communiste international

www.pcint.org

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