Histoire de la Gauche communiste

(«programme communiste»; N° 101; Août 2011)

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La première partie de ce chapitre traitant des répercussions dans le mouvement communiste international de la fondation du PC d'Italie a été publié sur le n° 100 de cette revue

 

L'«action de mars» en Allemagne et la «théorie de l'offensive»

 

Le 17 mars 1921, sous prétexte de mettre un terme aux agressions, actes de sabotage et autres attentats dont les grands industriels se plaignaient d’être la cible, l’ Oberpräsident de la Saxe prussienne, le social-démocrate Hörsing, décidait de faire occuper par des forces de police la zone industrielle et minière de Mansfeld-Eisleben, en Allemagne centrale (1).

Le moment était bien choisi. Au niveau international, les luttes de classe qui avaient éclaté durant les deux dernières années de la transition de l’économie de guerre à celle de paix, étaient à de rares exceptions près en net reflux. En Allemagne, la longue série de luttes sur le terrain économique ou politique, parfois sanglantes et pratiquement toujours battues, avaient laissé dans leur sillage un sentiment diffus d’épuisement surtout dans les noyaux décisifs des concentrations ouvrières les plus nombreuses, là où les conflits avaient été les plus durs et les défaites trop nombreuses. Il est également vrai que des facteurs de politique étrangère, comme le plébiscite imminent en Haute Silésie, la politique des pays victorieux exigeant le paiement de réparations qui culmina dans une intervention militaire, et l’aggravation de la situation économique déjà difficile et du chômage en particulier, menaçaient de réactiver les tensions politiques et les affrontements de classes.

 Sans doute le Comité Central du VKPD (Parti Communiste Unifié  d’Allemagne) réuni les 16-17 mars 1921 estimait qu’il était difficile de prévoir de grands mouvements de grève avant la fin avril, et il basait ces préparatifs d’action sur cette prévision. Mais pour les défenseurs de l’ordre établi, c’était là une raison supplémentaire en faveur de rapides interventions préventives de façon à éviter l’organisation d’une résistance ouvrière même limitée. Tout au long du dramatique déroulement des événements qui allait suivre, l’initiative resta ainsi du côté des forces bourgeoises étatiques et para-étatiques.

Cela s’explique aussi par la crise de développement que connaissait le VKPD. Sa nouvelle direction s’efforçait d’ «activer» le parti en étant convaincue de pouvoir «forcer» le cours des événements, soumise à qu’elle était à une double pression: celle d’une «base» impatiente d’en finir avec la prudence, voire la passivité, de la direction démissionnaire; et celle des incitations à l’action provenant du trio hongroise Béla Kun - A. Guralsky - J. Pogany, envoyés comme représentants de l’EKKI (Exécutif de l’Internationale) en Allemagne. Dans de telles conditions, il n’est pas étonnant que le blitz contre-révolutionnaire ait pris à l’improviste non seulement la classe ouvrière dans son ensemble, mais aussi sa direction politique.

Au IIIe Congrès de l’I.C., Radek affirmera que lors de la réunion des 16-17, Brandler s’était demandé si ce n’était pas le moment d’aller jusqu’à «provoquer l’ennemi» et que Frölich était venu à son renfort «comme un lieutenant de cavalerie, en proclamant: “à partir d’aujourd’hui, nous rompons avec la tradition du parti; au lieu d’attendre comme nous avons fait jusqu’ici, nous allons prendre l’initiative et déclencher la révolution”» (2). Même si nous ne prenons pas pour argent comptant cette version, il n’y a pas de doute que régnait alors, non seulement dans l’aile gauche ou à la base du parti, mais y compris dans sa direction, la conviction que l’heure était venue d’un «nouveau cours»; il fallait non seulement être animé d’un activisme général, mais aussi être capable de mettre réellement en mouvement les grandes masses prolétariennes (3) en les sortant de l’apathie provoquée par des défaites dévastatrices, et de modifier la courbe objective des événements dans un sens favorable à cette poussée élémentaire. Bref, ce qui prévalait, c’était l’orientation velléitaire du défi lancé par principe au monde bourgeois (nul besoin de se tracasser au sujet des rapports de forces: ce défi avait à lui seul la capacité de les modifier!) sur laquelle allait par la suite s’échafauder toute la «théorie de l’offensive» en tant que voie unique et obligatoire pour faire surgir des potentialités révolutionnaires malgré une situation stagnante.

Pénétré de l’idée que l’occasion était arrivée de donner un coup fatal à l’ennemi - et malheur si on la laissait s’échapper!, contraint à prendre des décisions rapides et bien précises dans une bataille déclenchée par l’ennemi avec l’avantage du moment et du terrain, le parti paya chèrement de n’avoir hérité de son passé d’autres armes que celles de la propagande, dont il ne pouvait dépasser les limites du jour au lendemain sur la base de la volonté de «passer à l’action». Dans ces conditions, l’erreur ne fut pas de se jeter tête baissée dans la mêlée comme le reprochèrent les partisans de Lévi, mais de le faire sans avoir défini les directives, les interventions, les mots d’ordre selon le rapport de forces réel avec l’ennemi; selon le degré effectif d’influence sur la classe et de réactivité de celle-ci à l’attaque de l’adversaire à l’échelle locale et nationale; selon le niveau de préparation du prolétariat et surtout du parti aux tâches du moment. Le corollaire de cette erreur était la tendance à croire que dans les situations qui exigeaient une intervention directe du parti, tout ce que les révolutionnaires devaient faire ce n’était pas de discipliner, de contrôler, d’organiser, de diriger les masses, mais de les exhorter, de les stimuler, de les pousser en avant - ou au contraire de les réprimander. Qu’on le veuille ou non, c’était là retomber, sans doute sur un ton agitatoire, dans le cadre de la simple propagande dont on prétendait être sorti. Orienté dans cette direction, le parti qui aspirait à devenir une organisation d’assaut, donc une direction effective, finit par être à la remorque des prolétaires entrés spontanément en action, au lieu de se mettre à leur tête pour leur tracer clairement la voie.

La conséquence de cette impréparation fut donc double, regardant le théâtre immédiat de l’affrontement, l’Allemagne centrale et plus particulièrement la région de Mansfeld-Eisleben, et tout le territoire du Reich. Trotsky écrira:

«Jusqu’il y a peu de temps et pendant la guerre encore, les ouvriers de l’Allemagne centrale, les prolétaires des mines, constituaient un des secteurs les plus arriérés des travailleurs allemands; dans leur grande majorité ils suivaient, non les sociaux-démocrates, mais des cliques bourgeoises, patriotiques et religieuses; ils étaient de loyaux serviteurs de l’Empire, etc. En dépit de la dureté de leurs conditions, ils occupaient par rapport aux ouvriers de Berlin une position semblable à celle de nos ouvriers arriérés de l’Oural par rapport à ceux de Petrograd. Mais - et c’était là le noeud de la question et en même temps la raison du coup militaro-policier de Hörsing - il arrive dans les périodes révolutionnaires que les couches les plus arriérées et les plus opprimées de la classe laborieuse, ébranlées pour la première fois par le cours des événements, entrent en lutte avec la plus grande énergie et se montrent prêtes à se battre à n’importe quel moment, sans tenir toujours compte de la situation et des chances de succès, c’est-à-dire de la stratégie révolutionnaire» (4).

La première de ces caractéristiques montrait tout l’aveuglement non seulement des Socialistes Indépendants de la Freiheit, mais aussi des communistes à la Lévi qui ne voyaient dans les affrontements de mars qu’un putsch anarchiste ou un coup de main de déclassés; ils ignoraient que dans certaines circonstances «les secteurs les plus avancés de la classe sont paralysés par leurs vieilles habitudes, pris au piège des vieilles bureaucraties de partis et de syndicats; ainsi, surtout dans les premiers stades de la révolution et très probablement jusqu’à la prise du pouvoir, les secteurs de pointe de la classe ouvrière sont précisément les secteurs qui dans la phase précédente étaient les plus à la traîne»; et que les actes terroristes reprochés de toutes parts aux prolétaires des districts miniers étaient le produit évident de la «réaction des masses travailleuses à l’oppression matérielle et morale des patrons dont elles étaient depuis longtemps les victimes» (5).

La deuxième caractéristique aurait du faire comprendre à la nouvelle direction du VKPD que ces prolétaires avaient besoin, non de propagande agitatoire et excitative, mais de froides et précises directives d’action pratique. Ils n’avaient pas besoin qu’on leur dise, comme dans le manifeste de la Zentrale du 18 mars: «Tout ouvrier se moque de la loi; il se procure les armes là où il les trouve. Ne vous souciez pas de la loi» (ce que les mineurs faisaient déjà sans avoir eu besoin de conseils ou d’exhortations); ils avaient besoin qu’on leur indique clairement les modes, les périodes, les objectifs mais aussi les limites d’une action sans doute armée, mais défensive par la force des choses. L’urgence était surtout de leur fournir un organe capable non de les pousser à une lutte qui avait déjà éclaté d’elle-même, mais de l’encadrer et de la diriger, ce qui signifiait aussi, étant donné le rapport des forces, de savoir la contenir et même, à un certain point, de la retenir.

Bien plus que dans les erreurs ou les déficiences d’individus, c’est dans tout le passé contradictoire du VKPD qu’il faut rechercher la cause de son incapacité à fournir aux audacieux prolétaires de la Mitteldeutschland ce qui leur manquait au lieu de leur proposer ce dont ils disposaient suffisamment:: non l’élan, le désir de se battre et la volonté de contre-attaquer, mais une direction politique et une efficace organisation et coordination (6).

S’étant rendu compte qu’il lui fallait se montrer capable de combattre, le parti ne sut jamais donner la preuve de sa capacité à diriger les forces combattantes en les dotant en même temps d’objectifs politiques précis et d’un minimum de centralisation. Il se laissa aller à de grandioses rêves d’ «offensive révolutionnaire» (7) au lieu de contribuer à la réalisation de l’objectif, plus modeste il est vrai, mais beaucoup plus réaliste, de l’autodéfense ouvrière. Victime de la fascination de buts plus ambitieux et de l’extension la plus vaste possible des mouvements tant de grève que d’affrontements armés, il se détourna d’actions aux objectifs précis et limités qui avaient des chances plus grandes d’obtenir les succès limités que seuls permettaient le rapport des forces, de conquérir des positions sur les quelles il était possible de se renforcer en attendant de pouvoir demain se lancer à l’attaque. Il voulut tout et tout de suite, et il finit par perdre le peu qui aurait pu être obtenu, au moins localement.

Quant au reste de l’Allemagne, Trotsky notait que «les ouvriers (...) de Berlin ou de la Saxe, après les expériences des années 19 et 20 sont devenus plus prudents, ce qui a ses côtés positifs, mais aussi négatifs» (8); il était donc absurde de croire que le nouvelle de l’attaque de la police et de l’armée contre les régions minières traditionnellement rétives aux appels à la lutte des classes les pousserait d’un coup et à grande échelle à l’action. Le parti paya là chèrement une autre faiblesse héritée de la vieille Zentrale: d’un côté, une attitude tantôt passive, tantôt «aristocratique», face aux luttes revendicatives et à leurs objectifs immédiats; et d’un autre une réticence à la lutte en commun avec des prolétaires de différentes orientations politiques, comme par exemple du KAPD, mais cependant désireux de défendre leurs conditions de vie et de travail, une difficulté à utiliser correctement les instruments adaptés à ce terrain avec la conscience que luttes partielles et lutte générale ne sont pas incompatibles et que la tâche des révolutionnaires est de faire des premières la préparation à la seconde, c’est-à-dire, selon la phrase classique d’Engels, «une école de guerre du communisme».

Il était absolument correct d’appeler les prolétaires de toute l’Allemagne à la solidarité avec leurs frères de la Saxe prussienne soumis à l’expédition punitive de Hörsing; mais pour pouvoir lancer le 24 mars, 3 jours après que ces derniers aient arrêté le travail, un mot d’ordre de grève nationale, il aurait fallu au préalable un travail patient et méthodique de participation aux luttes immédiates et aux organismes de résistance économique, afin d’être sûr de trouver un écho au moins parmi les secteurs d’avant-garde la classe, qui y auraient été préparés par une longue habitude de luttes communes contre la classe ennemie. La vieille direction n’avait rien préparé de tout ça en dépit de tout le bruit fait sur la tactique de la «lettre ouverte» (9). La nouvelle n’en avait pas eu le temps et il est d’ailleurs difficile de penser que dans l’ivresse  de son enthousiasme «offensiviste» elle aurait été disposée à s’en occuper.

C’est ce qui explique l’incohérence de la plate-forme revendicative: dans le but sans aucun doute d’élargir l’horizon de l’action et d’impliquer le maximum de forces ouvrières, on y retrouve un mélange de mots d’ordre immédiats d’un intérêt pratique pour tous les prolétaires et des slogans, déjà confus en eux-mêmes mais surtout qui n’avaient rien à voir avec la lutte en cours et qui n’étaient guère de nature à être compris de tous, comme celui d’ «Alliance avec la Russie soviétique!»; c’est ce qui explique le ton de suffisance professorale avec lequel les sections communistes du district de Halle-Merseburg s’adressaient le 19 mars aux travailleurs déjà en grève: «Vous êtes devant une grave décision. Montrez-vous digne de l’heure historique! Soyez des hommes libres, pas des esclaves!» (10); ou l’absurdité de lancer, sur la Rote Fahne du 20 mars, alors qu’on se préparait à décréter la grève générale dans tout le pays, un défi arrogant aux ouvriers de l’USPD et du SPD (11): «Qui n’est pas avec moi est contre moi!», menaçant de considérer comme complices ou instruments de Hörsing tous ceux qui n’étaient pas prêts à suivre les mots d’ordre du parti. C’est ce qui explique aussi l’absence ou au moins la très grande faiblesse d’une propagande dirigée spécifiquement vers cette armée de chômeurs (12) qui durant toute terrible cette période fut le véritable nerf de la classe ouvrière allemande: la vieille direction du KPD l’avait trop souvent regardée avec méfiance, la soupçonnant même d’incarner la couche décomposée et anarchique des lumpenproletarier (13).

Dans sa rude immédiateté, la réaction ouvrière à l’attaque policière sous l’égide du réformisme, fut imposante. Bien que mal armés et agissant en ordre dispersé, les prolétaires des régions minières et industrielles du centre de l’Allemagne se battirent comme des lions contre les troupes aguerries de la contre-révolution: les usines Leuna occupées par les ouvriers ne capitulèrent le 29 mars qu’après un puissant bombardement d’artillerie. Le fait que des centaines de milliers de prolétaires entrèrent spontanément en lutte suffit à considérer non seulement comme gratuite mais comme traîtresse la thèse selon il s’agissait là d’un putsch: «Appeler “putsch” et à plus forte raison “putsch bakouniniste” l’action défensive de centaines de milliers d’ouvriers, écrira Lénine le 10 juin, c’est pire qu’une erreur, c’est une violation de la discipline révolutionnaire» (14). D’autre part nier que les prolétaires devaient tenter de barrer la route à l’attaque ennemie, et que le parti, dans une région où en outre les travailleurs venaient de montrer qu’ils le regardaient avec plus de sympathie que dans d’autres régions (15), devait intervenir pour leur apporter son soutien (indépendamment du jugement sur les méthodes, les moyens et les perspectives de ce soutien), cela revenait à prêcher le suicide par principe.

«Vous avez agi correctement! dira l’EKKI dans sa proclamation du 6 avril. La classe ouvrière ne peut jamais obtenir la victoire d’un seul coup. Vous avez ouvert une nouvelle page dans l’histoire de la classe ouvrière allemande!».

Ce qui échoua (et ce dont il aurait fallu s’abstenir, selon l’avis concordant des bolcheviks), ce fut la tentative de transformer en grève générale (et, qui plus est, à tendance insurrectionnelle) (16) le front de lutte qui s’était créé localement dans la Saxe prussienne, en dépit des succès temporaires obtenus par cette contre-attaque à Hambourg, en Thuringe en LUSACE et ici et là dans la Ruhr..

Le premier mars la Zentrale se résignait donc à décider la fin d’une action à l’échelle nationale que le VKPD avait été le seul, avec le KAPD, à tenter de mettre en route. «Il faut profiter du temps disponible, disait son Manifeste. Préparez-vous de nouveau à la lutte! Restez armés!». Le malheur était que désormais le contrôle du temps comme celui des armes était solidement entre les mains de l’ennemi. Ce qui avait été possible pour les ouvriers 10 jours avant, ne l’était plus maintenant car l’occupation militaire du territoire se traduisait par une répression implacable. Le nombre de prolétaires arrêtés, licenciés, malmenés, condamnés fut énorme (17); toute la presse communiste fut muselée et, en quelques semaines, le parti perdit près de 200.000 adhérents. L’impossible «retraite en bon ordre» se transforma en débandade; au cortège habituel de démoralisation des uns, de récrimination ou de condamnation des autres provoqué par la défaite, la direction du parti ne sut répondre que par l’apologie de son activité, au lieu de tirer froidement jusque dans les aspects les plus négatifs du bilan de la Märzaktion, des enseignements positifs.

Les «deux âmes» du parti ne pouvaient pas alors ne pas entrer violemment en collision.

Surpris par les événements durant un séjour à Vienne, Paul Lévi écrivit le 27 mars une lettre à Lénine. Il y accusait la politique volontariste de la Zentrale d’avoir isolé les communistes de la majorité de la classe ouvrière en l’invitant à réfléchir à cette situation dramatique et le cas échéant à «agir en conséquence». Il ajoutait que de son côté, il ne ferait rien pour gêner l’action, sauf «peut-être» écrire une brochure pour clarifier son point de vue. Mais il ne se passa pas une semaine avant qu’il se mette à faire ce qu’il disait vouloir éviter: dresser un réquisitoire public contre la direction du parti.

D’abord dans une réunion de permanents à Berlin (18), puis ensuite dans la brochure «Unser Weg. Wider den Putschismus» (Notre voie. Contre le putschisme), Lévi se lança à l’attaque tant de la Zentrale allemande que de l’Exécutif moscovite, ou au moins de ses représentants en Allemagne.

Il les accusait non seulement d’avoir commis des erreurs lors de la Märzaktion, mais d’avoir délibérément provoqué celle-ci (ce qui, accompagné de pseudo-témoignages et de pseudo-révélations, revenait à fournir à la police et à la justice ce qu’elle cherchait: les preuves d’un complot, d’une conspiration - d’un putsch précisément); ils auraient voulu opposer une minorité ouvrière communiste à une majorité politiquement immature et arriérée, les chômeurs aux ouvriers occupés, l’ «aristocratie du travail» à la main d’oeuvre non qualifiée, en orientant vers le terrorisme, la violence armée, les actes de sabotage (actes, bien sûr, typiques du lumpenproletariat!) la protestation plus ou moins instinctive du prolétariat.

La cible de Lévi n’était donc pas l’improvisation avec laquelle on avait assigné à la lutte des objectifs disproportionnés par rapport aux conditions réelles et aux forces disponibles ou peu compréhensibles pour la majorité des travailleurs; et avec  laquelle on avait essayé de gonfler en actions générales de grève et en attaques de guérilla urbaine ce qui n’était que des mouvements circonscrits de défense, sans prévoir les moyens ni préparer le terrain à un saut qualitatif audacieux, mais non impossible en théorie. Ce qu’il voulait, c’était démontrer que la nouvelle direction «de gauche» portait la responsabilité d’avoir cherché à «créer des situations de lutte par des moyens policiers [!], par la provocation» (19). En plus de porter de l’eau au moulin de la répression officielle, cela signifiait jeter le discrédit sur les nécessaires actions partielles d’autodéfense ouvrière pour justifier son accusation que le VKPD avait organisé «le plus grand putsch bakouniniste de l’histoire» (20).

Etant donné que cette brochure contenait une critique des erreurs commises lors de cette lutte, et que quelques mois plus tard, lors du IIIe Congrès de l’Internationale, les dirigeants russes menèrent campagne contre les déviations infantiles défendues par une pseudo extrême gauche, il pouvait sembler qu’une convergence réelle existait entre ces dirigeants et surtout Lénine et Trotsky, et les positions de Lévi. Lénine en particulier répéta plusieurs fois que «politiquement, Lévi avait raison sur beaucoup de points» (21).

En réalité derrière cette convergence apparente, il y avait deux façons profondément différentes de concevoir les problèmes de la tactique révolutionnaire.

Le fil conducteur du IIIe Congrès fut l’énergique rappel aux jeunes partis communistes que leur tâche prioritaire était d’ «apprendre à préparer la révolution» au lieu de se bercer de la douce illusion qu’il suffisait de s’être constitué en parti rompant avec les traditions réformistes, pacifistes et légalistes de la social-démocratie, pour pouvoir se payer le luxe d’appeler les masses à l’offensive pour la prise violente du pouvoir, sans une préparation suffisante et indépendamment des rapports de force.

Un rappel donc de la nécessité de se poser sérieusement - dans ce but - l’objectif de la «conquête de la majorité de la classe ouvrière» et, si possible, les couches de la petite-bourgeoisie urbaine et paysanne les plus touchées par la crise.

Mais sur tout, chez Lénine il y a:

 

1) La préoccupation envers les jeunes partis qui étaient enclins à remplacer l’analyse lucide d’une «situation pas très favorable à l’action révolutionnaire immédiate et directe [souligné par nous] par l’agitation frénétique de petits drapeaux rouges» (22) s’accompagne toujours de l’affirmation selon laquelle, historiquement, le parti ne peut être que le parti de l’offensive («S’il existe des centristes, masqués ou non, qui contestent la théorie de l’offensive, il faut les expulser immédiatement!») (23); et si «une analyse lucide de la situation» imposait de ne pas se lancer «prématurément» (24) à l’attaque et de faire un pas en arrière, il restait toujours vrai que «la retraite doit servir à préparer l’offensive» (25) et non à l’éviter: ce n’est pas par hasard s’il comparait «la retraite accomplie lors de ce Congrès (...) à nos actions en 1917 en Russie», particulièrement aux journées de juillet; le parti s’était alors bien gardé de ne pas intervenir dans une lutte dont les risques étaient alors bien présents, tout en n’hésitant pas à en freiner les développements «prématurés», ne se confondant ni avec les partisans de l’intervention à condition qu’elle soit «garantie par acte notarié», ni avec ceux de l’adhésion pure et simple à la lutte. C’est ainsi qu’il avait été possible de préparer l’attaque victorieuse d’Octobre.

2) Pour  Lénine «la conquête de la majorité» ne doit pas être «comprise d’une façon formelle, comme le font les représentants de l’Internationale deux et demi». Exemple: «quand en juillet 1921 à Rome,  le prolétariat tout entier a suivi les communistes contre les fascistes, y compris les prolétaires réformistes des syndicats et les centristes du parti de Serrati, c’était une conquête de la majorité de la classe ouvrière à nos côtés» (26). Cette conquête ne doit pas être comprise dans un sens banalement statistique; elle «est possible même au moment où la majorité du prolétariat suit formellement le chefs de la bourgeoisie ou les chefs qui suivent une politique bourgeoise (...) ou bien au moment où la majorité du prolétariat hésite» (27). Il s’agit donc de la préparer «plus solidement et avec plus de décisions», de «ne laisser échapper aucune occasion sérieuse où la bourgeoisie contraint le prolétariat à se soulever pour la lutte», d’ «apprendre à déterminer avec exactitude les moments où les masses prolétariennes ne peuvent pas ne pas s’insurger avec nous» (28) même si nous sommes encore une minorité.

3) Chez Lénine, le concept même de masse n’est pas statique mais dynamique, pas quantitatif mais qualitatif: il «change avec le changement le caractère de la lutte», au point où «pendant nos révolutions il est arrivé que quelques milliers d’ouvriers représentaient la masse». Pourvu que l’on sache quelle méthode utiliser pour conquérir les masses (au sens que nous venons de voir) de façon à les avoir avec soi et autour de soi (en tant que noyau toujours et nécessairement minoritaire) (29), rien n’empêche cependant «que la révolution puisse être entreprise par un parti très petit et menée à la victoire» (30). Et donc à plus forte raison un mouvement puissant, mais qui n’est pas la révolution, comme l’«action de mars».

 

Après le Congrès, Lénine expliquera qu’il avait dû «s’allier avec la droite». Il ne s’était pas agi pour lui de donner son aval aux façons de penser et d’agir des Lévi, Serrati et tous ceux qui par la suite camouflèrent leur opportunisme derrière la formule de «conquête de la majorité» ou «des grandes masses» non seulement ouvrières mais populaires; mais il avait voulu éviter qu’une formulation erronée de la tactique de l’Internationale pousse à des erreurs «de gauche» précisément ces «meilleurs éléments qui sont dans les faits les plus dévoués et sans lesquels il n’existerait peut-être pas d’Internationale Communiste».

La position de Lévi était différente et même opposée (comme Lénine le reconnaîtra moins d’un an après) (31). Nous ne voulons pas dire qu’en avril 1921 il avait déjà renié l’idée selon laquelle le parti communiste est par définition un parti d’assaut, donc d’offensive. Mais le fait est que pour lui l’assaut révolutionnaire pour la prise du pouvoir était au fond conçu un peu comme la fameux grand soir, un événement unique qui ne peut être précédé d’épisodes qui l’anticipent d’une certaine façon sur son terrain spécifique (dans sa brochure il affirme que «les actions partielles - c’est-à-dire les actions armées locales et momentanées - ne sont admissibles que dans les phases révolutionnaires avancées») (32) et qui vont au delà des limites de l’activité habituelle et graduelle de propagande, prosélytisme et agitation: en somme un événement qui ne peut être «accéléré», dans les limites bien entendu des conditions objectives, par l’action du parti.

Par ailleurs, lié la tradition luxemburgiste prise à la lettre, Lévi a de la «conquête des masses» la conception formelle, mécanique et statistiquement majoritaire que Lénine repousse. Ce qu’il condamne dans l’action de mars ce n’est pas seulement la faible influence du parti dans la classe ouvrière organisée (ici la critique est correcte), mais aussi le fait que «les communistes sont pour l’instant une minorité dans le prolétariat»; et là la critique porte à faux, car les communistes, en tant que parti, ne peuvent jamais constituer la majorité de la classe. C’est cette conception, qui se retrouve dans le discours de Klara Zetkin sur la question allemande au IIIe Congrès, qui fait comparer par Lévi l’action de mars à un «coup de pistolet» tiré non seulement contre la bourgeoisie, mais aussi «contre les quatre cinquièmes du prolétariat».

Cette conception peut d’autant plus justifier la passivité dans l’action des partis - en contradiction avec les thèses sur la tactique approuvées par le Congrès et par la critique même de la Märzaction - que Lévi ne cesse de rappeler la fameuse phrase du Programme de la Ligue Spartacus sur les conditions de la prise du pouvoir (33); et que dans une brochure ultérieure il théorise qu’en Occident, à la différence de la Russie (où la bourgeoisie était encore au stade embryonnaire et où la classe ouvrière ne se trouvait pas encore face aux conséquences politiques du plein développement de son adversaire de classe, c’est-à-dire la démocratie), «la forme d’organisation ne peut être que celle d’un parti de masse ouvert, de ces partis de masse ouverts qui ne peuvent jamais être mis en mouvement sur commande d’un comité central, qui peuvent être mis en mouvement uniquement par le fluide invisible où ils baignent dans l’action et réaction psychologique avec tout le reste de la masse prolétarienne» (34). Il tentait ainsi de justifier théoriquement la transformation du parti, d’organe qui aspire à diriger la classe du fait qu’il en est la conscience historique et qu’il en concentre la volonté, en une espèce de caisse de résonance de la classe dans son immédiateté, une caisse de résonance d’autant plus fidèle et plus sonore qu’il est capable d’en regrouper sinon la totalité du moins la grande majorité dans ses propres rangs.

Il faut se rappeler en outre que l’horreur des coups de main de minorités «audacieuses mais irréfléchies» était si ancrée dans la tradition spartakiste qu’elle avait inspiré la condamnation officielle du putschisme dans un des premiers congrès du KPD (35). Quatre ans après, en évoquant dans «Les leçons d’octobre» une autre douloureuse expérience allemande, l’octobre 1923, Trotsky dénoncera une tendance répandue dans les partis occidentaux «à ne voir avant tout dans la révolution que difficultés et obstacles, et à ne considérer toute situation qu’avec l’idée préconçue sinon toujours consciente d’éviter l’action», pour consacrer les quatre cinquièmes de l’activité du parti à exorciser le «danger putschiste», véritable obsession camouflant une passivité foncière (36).

En réalité la conception de Paul Lévi du rapport entre le parti et la majorité de la classe allait jusqu’à la théorisation du refus du «léninisme» (37), compris par lui comme une théorie de la révolution prolétarienne réservée aux pays qui ne jouissaient pas encore de cette «conséquence politique» ainsi que l’aval avant la lettre de ce qui sera une des caractéristiques de l’Internationale dans sa phase de déclin: la méthode consistant à juger de la conformité de sections nationales au modèle idéal du parti communiste sur la base statistique du nombre de leurs adhérents ou du nombre de voix obtenus aux élections ou dans les consultations syndicales, etc., au lieu de s’efforcer d’en analyser le poids réel dans l’aire géographique et dans la situation historique où ils se trouvaient et de comprendre les facteurs objectifs et subjectifs qui en expliquaient les succès sur le plan statistique ou les faiblesses comme ceux grâce auxquels le faible nombre des effectifs pouvait être compensé (parfois plus que compensé) par la solidité des liens tissés de manière informelle avec la classe et par l’efficacité du réseau organisatif préposé à leur création et à leur défense.

Le fait qu’il puisse y avoir une convergence même seulement en paroles entre des interprétation aussi différentes de termes aussi simples que «majorité», «masse», «conquête», montre à quel point la «Gauche italienne» avait raison quand elle sonnait l’alarme sur l’excessive légèreté avec laquelle les mots d’ordre étaient formulés. Certains pouvaient peut-être être tolérables dans le domaine de la simple propagande et de l’agitation et parfois avoir une efficacité indéniable; mais dans le domaine des indications tactiques et des orientations d’action et d’organisation, ils risquaient souvent d’avoir des effets inverses aux buts recherchés.

A la tribune du IIIe Congrès Lénine fit une exégèse impeccable de ces mots d’ordre. Mais le fait qu’on ne s’en servit pas pour formuler des «plans tactiques» non sujets au risque d’être détournés avant même d’être mis en application, montre que le problème était réel et que loin d’avoir des implications uniquement théoriques, il avait avant tout des conséquences pratiques. D’ailleurs le danger que se réalisent des «convergences anormales» sur des mots d’ordre comme «conquête de la majorité de la classe ouvrière» était si peu abstrait, que c’est précisément ce qui se passa au cours des mois suivants. Les critiques les plus acerbes de Lévi en devinrent les exécuteurs testamentaires et la direction «de gauche» devint «de droite», anticipant la trajectoire qu’allaient suivre plus tard d’autres directions d’autres partis avec toutes les bénédictions d’orthodoxie - même si elles ne duraient que le temps d’un Congrès au suivant... Les commentaires ci-dessus de Lénine, nous les exhumons comme des trésors cachés dans ses discours; ils passèrent à l’époque au milieu de vagues d’enthousiasme - et ils ne furent pas entendus.

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Mais que devenait pendant ce temps l’autre «âme» du parti allemand? Lors de la réunion des 7-8 avril 1921 le CC repoussa à une majorité écrasante une motion présentée par Zetkin qui blâmait la Zentrale et demandait la tenue d’un Congrès extraordinaire du parti; dans cette motion l’action de mars était qualifiée de «lutte du parti contre les masses prolétariennes» (!!) plutôt que «contre la bourgeoisie exploiteuse et son Etat» et comme une «rechute dans la maladie infantile de l’extrémisme, du putschisme, du bakouninisme» (38). Le CC adopta par 26 voix contre 4 un texte qui fut publié le 9 sur la Rote Fahne;  il revendiquait la nécessité, dans la situation présente, d’une tactique offensive, attribuant la responsabilité de la défaite à la trahison de la social-démocratie et à la passivité d’une grande partie de la classe ouvrière. Condamnant la résistance passive ou active de certains camarades aux directives du parti pendant l’action, il demandait à la Zentrale de «mettre l’organisation, par toutes les mesures adéquates, sur le pied de guerre».

C’était le prologue aux «Thèses sur l’action de mars» qui élevèrent au rang de principe la tactique suivie, en l’opposant à la tactique purement passive attribuée avec une certaine exagération (même s’il y avait un grain de vérité) à l’ancienne direction et à l’opposition actuelle.

Le plus grave n’était pas que la situation en Allemagne et plus généralement en Europe y était vue sous un angle ne cadrant pas avec les faits ni avec les analyses qui allaient être développées quelques mois plus tard par Trotsky au IIIe Congrès (et qui furent anticipées dès décembre par Lénine) (39); le plus grave était que ces thèses affirmaient que durant toute la période en cours (et qui ne devait se conclure que par la révolution) la «tactique de l’offensive révolutionnaire», c’est-à-dire «la tentative, en se basant sur ses propres forces, d’entraîner les masses dans la lutte, y compris au risque de n’entraîner au début avec soi qu’une couche restreinte de travailleurs» était obligatoire, la période de «pure propagande et agitation» étant désormais définitivement close, alors qu’était ouverte, là aussi définitivement, la période de l’action. Dans cette vision antidialectique, le mouvement de la classe ouvrière - sous l’impulsion du parti - va en ligne droite: de la passivité de la simple lutte de défense, à l’activisme de l’assaut généralisé. Une formule de Maslow l’exprime avec clarté: «Si l’on nous demande ce qu’il y a vraiment de nouveau dans l’action de mars, il faut répondre: précisément ce que nos adversaires nous reprochent, le fait que le parti soit entré en action sans se poser la question de savoir qui le suivrait»; et c’est ce qu’il devra faire demain, avec la certitude qu’ «il sera alors suivi par les couches de la classe ouvrière qui en mars n’étaient pas encore avec nous» (40).

Il est vrai que la rédaction de la revue théorique du parti signala qu’elle était en désaccord avec «nombre des conclusions de l’auteur»; mais dans la même période, les Thèses officielles sur l’Action de Mars affirmaient que dans toutes les situations «pour remplir sa tâche historique, le VKPD doit se tenir à la ligne de l’offensive révolutionnaire qui a été à la base de l’action de mars, et continuer solidement et sans hésitation sur cette voie»; et les Thèses sur la tactique de l’Internationale Communiste (41) élaborées par la Zentrale en vue du IIIe Congrès mondial, soutenaient que dans «la période de transition» où s’était trouvé le mouvement communiste, «toute action qui ne conduit pas au plein objectif de la conquête du pouvoir [zum vollen Ziel der Machteroberung] permet à l’ennemi de se retrancher plus solidement, de se procurer de nouvelles forces et de menacer avec une énergie plus grande les positions déjà conquises» à tel point qu’ «une loi tactique fondamentale pour la révolution est de passer de la défensive à l’offensive et de tenir constamment en éveil l’activité de la classe ouvrière».

C’était une façon un peu plus subtile que les déclarations de Maslow de dire en fait la même chose: partant de la vérité incontestable selon laquelle le parti à une position fondamentale d’attaque contre la société bourgeoise y compris quand il n’est pas en mesure de la traduire en actes, à laquelle il ne cesse de préparer la classe même quand il est réduit à ne toucher qu’une avant-garde isolée pour en tirer la fausse conclusion que la classe se renforce continuellement en suivant une voie uniformément ascendante tandis que le parti la fortifie et la stimule en même temps en la tenant en «constante activité» (42), tout en développant ses propres capacités (43).

Sans doute, il ne manquait pas, surtout chez les plus sérieux des théoriciens du «nouveau cours» comme Thalheimer, d’observations pertinentes, de remarques étroitement liées aux exigences de la lutte révolutionnaire et d’affirmations incontestables; d’ailleurs, si critique qu’il soit sur l’action du parti dans les luttes de mars, Lénine considéra que, malgré toutes les erreurs, c’était un pas en avant sur la difficile genèse du «parti d’action» que de ne pas avoir éludé les responsabilités d’une situation ni voulue ni prévue, mais qui impliquait de grandes masses prolétariennes désireuses de faire chèrement payer à l’ennemi son outrecuidance.

Mais précisément parce que la réaction communiste avait été saine et que la voie prise allait dans la bonne direction et une fois résolu l’incident Lévi, les dirigeants de l’Internationale prirent pour cible l’orgie de vélléitarisme auto-complaisant et de théorisations aussi pompeuses qu’approximatives ou extravagantes dans laquelle ces événements avaient poussé la direction du parti. Comme le fit remarquer Radek, le fouet qui quelques mois auparavant aurait frappé «le danger de droite au sein du Komintern», s’abattait maintenant et avec une force particulière sur le danger de (fausse) gauche. Mais revenons au déroulement des événements.

Le 4 avril 1921, l’EKKI publie la résolution (tardive, comme toutes ses interventions dans cette période) que nous avons déjà citée sur la démission des 5 membres de la Zentrale mécontents du «comportement de l’Exécutif dans la gestion de la scission du Parti Socialiste Italien». On y lit: «Les véritables motifs de la démission du camarade Lévi et de son groupe de la Centrale du VKPD sont fournis non par la question italienne, mais par des tendances opportunistes à propos des problèmes allemands et internationaux»; et: «Dans la période qui s’est ouverte en Allemagne avec les récentes luttes de mars, ce ne sont plus des points de vue plus ou moins réfléchis sur la question italienne qui déterminent les divergences entre les courants, mais bien plutôt la prise de position par rapport aux problèmes de la lutte de masse révolutionnaire qui vient d’être livrée et qui est encore une fois imminente».

Le 15, la Zentrale vote une résolution (publiée de lendemain par la Rote Fahne) d’expulsion de Lévi, en lui demandant en outre d’abandonner son mandat parlementaire. Le motif n’est pas l’opposition de Lévi à la ligne générale du parti durant et après l’action de mars, mais la «rupture de la discipline révolutionnaire» dont il s’est rendu coupable en publiant une brochure contenant une série d’affirmations inexactes et de graves accusations contre la direction du parti et les représentants de l’Internationale, alors que la lutte continuait encore et qu’une dure répression se déchaînait contre des milliers de combattants. Cela, continuait la résolution, ne signifie pas nier le droit à la critique «avant et après des actions menées par le parti. La critique sur le terrain de la lutte et sur celui de la totale solidarité dans la lutte est une nécessité vitale pour le parti, c’est un devoir révolutionnaire. Mais l’attitude de Lévi n’est pas une attitude de critique sur le terrain du parti et de la lutte, c’est un soutien ouvert à l’ennemi au moment où le parti est soumis à de graves persécutions; elle ne revient pas à renforcer le parti, mais à l’affaiblir et le détruire».

Coïncidence curieuse: le même jour Lénine répond à Lévi, et par son intermédiaire à Zetkin, en déplorant tant les résultats de la réunion du CC des 22-24 février (la démission des 5) que, à plus forte raison, la décision de Lévi d’écrire une brochure sur l’action de mars (au sujet de laquelle, il dit n’avoir «absolument rien lu»), ce qui aurait comme conséquence d’aggraver les oppositions alors que les «cadres éprouvés» sont «si peu nombreux»; que le représentant de l’Exécutif ait défendu ou non «une tactique sotte, trop à gauche», il faut, écrit Lénine «faire tout ce qui est possible» pour éviter des ruptures irréparables. Cette lettre est doublement pathétique: elle demande à des camarades dont Lénine se sent particulièrement proche par certains côtés d’avoir la patience, la tolérance et le sens des limites que ceux-ci se gardent bien d’avoir; et elle apporte une nouvelle confirmation du retard et de l’approximation avec lesquelles l’Internationale recevait des informations, même sommaires, sur les développements du mouvement ouvrier en Europe.

Le 17, 8 militants (Brass, Däumig, Geyer, Hoffmann, Zetkin, Malzahn, Paul Neumann) publient sur la Rote Fahne une déclaration de solidarité avec Lévi; ils y accusent la Zentrale d’avoir «abandonné la droite ligne des principes fondamentaux de la IIIe Internationale» et jeté «le parti dans la plus grave des confusions par le lancement d’une action putschiste»; et de chercher maintenant à se soustraire à la «critique ouverte et sans réserve qui est une nécessité vitale pour le parti et un devoir pour les camarades» en créant «un cas Lévi». Les idées de ce dernier sur l’action de mars et sur le comportement de la Zentrale, continue la déclaration, correspondent complètement aux principes de l’I.C. et aux résolutions du IIe Congrès; le problème n’est pas de choisir entre action et passivité, mais de mener une action révolutionnaire sur la base des principes de l’Internationale ou de tomber dans le putschisme bakouniniste. Clarifier les divergences est impossible sans un congrès extraordinaire du parti que demandent les signataires (44).

Le 29, l’EKKI précise dans une déclaration signée aussi par Lénine et Trotsky que «la fameuse brochure de Paul Lévi» a été unanimement jugée comme une trahison: «même si Paul Lévi avait raison à 90% dans son jugement sur l’offensive de mars, il serait cependant passible d’expulsion du parti en raison de la violation inouïe de la discipline qu’il a commise et parce que, par sa façon d’agir dans des circonstances actuelles, il a donné un coup de poignard dans le dos au parti». Toutefois étant donné la grande importance des divergences d’appréciation sur l’action de mars, l’EKKI décide de mettre tout le matériel à disposition des délégués et «estime que c’est un devoir absolu pour tous les membres du VKPD, malgré toutes leurs divergences, d’affronter en rang serré et en observant la discipline la plus rigoureuse, la lutte acharnée contre la réaction déchaînée».

Nous verrons ailleurs comment la question allemande en général et celle de la théorie de l’offensive en particulier, furent traitées au IIIe Congrès, en condamnant les déviations soi-disant de gauche comme celles (nettement plus graves) de droite, et en appuyant ce qu’il y avait de positif dans le «dynamisme» des jeunes partis ou de leur aile gauche.

Mais comme la délégation italienne à ce Congrès commit «des erreurs gauchistes», exprimant «fort mal» la divergence théorique alors manifeste entre la gauche italienne et la majorité de l’I.C. (45), il est nécessaire de rappeler brièvement quelle était la position véritable exprimée par notre courant avant même que le Congrès mondial commence à en discuter.

En effet les erreurs de la délégation (dues «à la grande capacité d’improvisation d’ Umberto Terracini») eurent comme conséquence de faire retomber sur la Gauche qui dirigeait le parti italien les accusations de blanquisme, putschisme, «poses esthétiques dans la façon de résoudre les problèmes d’action marxiste», sectarisme et mépris pour des objectifs aussi vulgaires que la conquête de la majorité de la classe, etc. D’autre part les problèmes soulevés alors sur la nature, la composition et la façon d’agir du parti, et sur le rapport entre les divers moments de ce qui, historiquement, ne cesse jamais d’être l’assaut révolutionnaire contre le pouvoir bourgeois, conservent toujours un intérêt exceptionnel.

Nous avons souvent rappelé que les «Thèses de Rome» de mars 1922 «constituaient l’heureuse liquidation théorique et politique de tout danger d’opportunisme de gauche dans le parti italien» (46), en ce sens que loin de théoriser l’offensive à tout prix, elles discutaient longuement de la tactique révolutionnaire en période d’attaque contre-révolutionnaire, sans pour autant tomber dans une perspective défaitiste purement défensive (qui, comme l’enseigne toute l’histoire du mouvement ouvrier, est toujours prête à tomber dans l’aplatissement devant l’ordre constitué). Mais c’est dans l’article de Bordiga «Parti et action de classe», publié sur le n° 4 du 30 mai 1921 de la revue théorique du parti (Rassegna Comunista), que se trouve un examen complet des problèmes tactiques qui allaient être discutés au IIIe Congrès. Renvoyant à la lecture complète de ce texte (47), nous citerons ici seulement la partie plus directement lié à la question qui était alors d’une actualité brûlante:

 

«On discute aujourd’hui passionnément sur la “tactique offensive” des partis communistes, qui consiste à réaliser un certain encadrement et un certain armement des militants et des sympathisants les plus proches, et à les lancer au moment opportun dans des actions offensives destinées à entraîner les masses dans un mouvement général, ou même à accomplir des actions spectaculaires pour riposter aux offensives réactionnaires de la bourgeoisie. Ici aussi, on voit généralement s’opposer deux positions, dont aucun communiste n’assumerait sans doute la paternité.

Aucun communiste ne peut avoir d’objections contre l’usage de l’action armée, des représailles et même de la terreur, et nier que le parti communiste doive lui-même diriger ces formes d’action qui exigent discipline et organisation [souligné par nous]. De même, nous considérons comme infantile la conception selon laquelle l’usage de la violence et les actions armées sont réservés au “grand soir” où sera déclenchée la lutte suprême pour la conquête du pouvoir. Il est dans la nature même du processus révolutionnaire réel que des heurts sanglants entre le prolétariat et la bourgeoisie se produisent avant la lutte finale, et il peut s’agir non seulement de tentatives prolétariennes non couronnées de succès, mais aussi des inévitables affrontements partiels et transitoires entre des groupes de prolétaires poussés à se soulever et les forces de la défense bourgeoise, ou encore entre des groupes de “gardes blancs” de la bourgeoisie et des travailleurs attaqués et provoqués par eux. Il n’est pas juste de dire [comme les Lévi!] que les partis communistes doivent désavouer de telles actions et réserver tous leurs efforts pour le moment final, car toute lutte nécessite un entraînement et une période d’instruction, et c’est dans ces actions préliminaires que la capacité d’encadrement révolutionnaire du parti doit commencer à se forger et à s’éprouver.

Ce serait cependant mal interpréter les considérations qui précédent que de considérer purement et simplement l’action du parti politique de classe comme celle d’un état-major, qui par sa seule volonté pourrait décider du mouvement des forces armées et de leur emploi; et ce serait se fabriquer une perspective tactique imaginaire que de croire que le parti peut, après avoir créé un réseau militaire, déclencher l’attaque à un moment donné, lorsqu’il le juge assez développé pour pouvoir battre les forces de la défense bourgeoise.

L’action offensive du parti n’est concevable que lorsque la réalité des situations économiques et sociales met les masses en mouvement pour résoudre des problèmes qui mettent en cause leur sort directement et sur la plus vaste échelle, en créant une agitation qui ne peut se développer dans un sens vraiment révolutionnaire qu’à condition que le parti intervienne en fixant clairement ses buts généraux et en l’encadrant dans une action rationnelle et bien organisée y compris du point de vue de la technique militaire [tout ce qui avait fait défaut lors de l’action de mars]. Il est certain que la préparation révolutionnaire du parti peut commencer à se traduire dans des actions planifiées même lors de mouvements partiels des masses: ainsi, les représailles contre la terreur des gardes blancs, qui vise à donner au prolétariat le sentiment d’être définitivement plus faible que son adversaire et à le faire renoncer à la préparation révolutionnaire, sont un moyen tactique indispensable.

Mais croire que par le jeu de ces forces, même extrêmement bien organisées et sur une vaste échelle, on peut changer les situations et provoquer, à partir d’une situation de stagnation, le déclenchement de la lutte générale révolutionnaire [précisément l’illusion de la Centrale allemande en mars], est encore une conception volontariste qui ne peut ni ne doit avoir sa place dans les méthodes de l’Internationale marxiste.

On ne crée ni les partis, ni les révolutions. On dirige les partis et les révolutions, en unifiant toutes les expériences révolutionnaires utiles à l’échelle internationale, afin d’assurer le maximum de chances de victoire du prolétariat dans la bataille qui est l’aboutissement inévitable de l’époque historique que nous vivons. Telle nous semble devoir être la conclusion [souligné par nous]. Les critères fondamentaux qui doivent diriger l’action des masses s’expriment dans les normes d’organisation et de tactique que l’Internationale doit fixer à tous les partis membres. Ils ne peuvent consister à remanier directement certains partis avec l’illusion de leur donner toutes les dimensions et caractéristiques capables de garantir le succès de la révolution, mais doivent s’inspirer de la dialectique marxiste, en se fondant avant tout d’une part sur la clarté et l’homogénéité programmatiques, d’autre part sur la discipline et la centralisation tactiques.

Il existe à notre avis deux déviations “opportunistes”. L’une consiste à déduire la nature et les caractères du parti de l’appréciation, dans une situation donnée, de la possibilité ou non de regrouper des forces considérables, ce qui revient à se laisser dicter les règles d’organisation du parti par les situations, pour lui donner de l’extérieur une constitution différente de celle à laquelle la situation l’a conduit. L’autre consiste à croire qu’à condition d’être nombreux et d’avoir une formation militaire, un parti peut déterminer les situations révolutionnaires en donnant l’ordre d’attaquer, ce qui revient à prétendre créer les situations historiques par la volonté du parti.

Peu importe laquelle de ces deux déviations doit être considérée comme “de gauche” ou “de droite”: il est certain que toutes deux s’éloignent de la juste voie marxiste. Dans le premier cas, on renonce à ce que peut et doit être la légitime intervention du mouvement international doté d’un corps systématique de normes organisationnelles et tactiques, on renonce à cette marge d’influence, dérivant d’une conscience et d’une expérience historique précises, que notre volonté peut et doit exercer sur le développement du processus révolutionnaire. Dans le second, on attribue à la volonté des minorités une influence excessive et irréelle, en risquant de conduire à des défaites désastreuses.

Les révolutionnaires communistes doivent au contraire être ceux qui, trempés collectivement par les expériences de la lutte contre les dégénérescences du mouvement prolétarien, croient fermement dans la révolution, veulent fermement la révolution, mais qui n’ont pas tiré sur elle une traite dont ils attendraient le paiement, et qui ne céderont pas au désespoir et au découragement si l’échéance est retardée d’un seul jour» (48).

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(1) L’occupation commença le 19. Hörsing la présenta comme une opération de police dirigée contre des actes de délinquance ordinaire; mais il est connu que selon le plan du ministre de l’Intérieur, le social-démocrate Severing, elle avait explicitement pour but de frapper le parti communiste et avec lui, les avant-gardes prolétariennes accusées de préparer un putsch; la tentative le 13 mars de faire sauter à Berlin la Siegessäule, symbole des succès militaires allemands en aurait été le prélude. Severing décréta l’extension de l’état d’urgence à la région de Merseburg, et le 26 il donna des instructions à la police pour qu’il n’y ait pas des négociations avec les ouvriers en armes, surtout s’ils occupaient des usines, et que l’ordre soit rétabli sans égard pour personne.

Sur cet aspect des évènements, voir l’ouvrage (bien qu’hostile envers le VKPD et encore plus envers les travailleurs insurgés) de Werner T. Angress, «Stillborn revolution. The communist bid for power. 1921-1923», Princeton, 1963.

(2) Protokoll.., p. 463. En faisant le bilan de «Mars», Frölich défendra plus tard la thèse selon laquelle «le parti devait par tout son travail pousser à l’aggravation de la situation»; c’était, dira-t-il, l’avis unanime des membres du CC à la réunion du 16-17 (cf «Taktik und Organisation der revolutionären Offensive. Die Kehren der März-Aktion», Berlin 1921, p. 28). Voir aussi les témoignages dans P. Broué, «Révolution en Allemagne (1917-1923)», Paris 1971, pp 478-479.

(3) Il s’agissait, rappellera E. Meyer au congrès de Iéna du VKPD en août, de «briser le mur de passivité des masses laborieuses» comme si c’était à elles et non au parti qu’il fallait attribuer la tendance à se replier sur soi et à tomber dans une sorte d’apathie. L’arrogance de nombreux appels lancés aux travailleurs durant l’ «action de mars» a en partie ses racines dans cette façon de regarder de haut un prolétariat en réalité coupable de tout sauf de... résignation. En même temps commençait ainsi la malheureuse série d’ «équivoques» qui conduiront la Zentrale à amalgamer la juste revendication du militantisme révolutionnaire contre la passivité des Lévi et cie, et une opposition abstraite entre l’offensive et la défensive en général, la première étant élevée à la hauteur d’un principe éternel de l’action du parti et de la classe.

(4) «Die Schule der revolutionären Strategie. Der III. Kongress der Kommunistichen Internationale», in «Die Neue Etappe», Hamburg 1921, p. 72. Il s’agit de la réélaboration d’un discours tenu à Moscou immédiatement après le IIIe Congrès. Mais des considérations analogues se trouvent déjà dans le court texte sur «Le mouvement de mars en Allemagne» écrit le 18 avril. Cf «The first five years of the Communist International», pp. 193-194.

(5) Trotsky, in «Le mouvement de mars en Allemagne», op cit.

(6) A partir du 20 mars les brigades volantes de Max Hölz et Karl Plättner entrèrent en action; elles s’opposaient aux mouvements des forces de l’ordre et protégeaient les citadelles prolétariennes à coups de sabotage des voies ferrées, d’attentats à la dynamite et d’actes terroristes divers. On ne peut certes pas reprocher au VKPD d’avoir lésiné dans l’envoi de conseillers en technique militaire, d’Hugo Eberlein à Bela Kun, là où cette guérilla faisait rage.

Mais le fait est, comme il le raconta dans son autobiographie, que Max Hölz cherchait désespérément une direction politique capable d’unifier autour de directives communes les diverses formations prolétariennes, sans jamais la trouver. Et c’est aussi la raison pour laquelle dans la dernière phase le mouvement se désagrégea en un  magma confus d’actions locales de groupes de révoltés et de «terroristes».

(7) Titre d’un article des n° 4-5-6 de la Rote Fahne. Cependant cet article était basé sur la constatation que la classe ouvrière était victime d’une offensive systématique de l’ennemi dont il fallait avant tout se défendre, préparant ainsi les conditions objectives et subjectives d’une puissante contre-attaque dans un second temps.

(8) Trotsky, «Die Schule...», pp. 72-73.

(9) Radek écrivait dans son article du 15/3 «Die Krise in der VKPD» (Die Internationale n°3): «C’est un fait que l’action inaugurée par la Lettre Ouverte sur l’initiative du représentant de l’Exécutif n’a pas ensuite été poursuivie avec une énergie suffisante, de façon suffisamment convaincante et concentrique» et il attribuait ces insuffisances à la passivité traditionnelle de la direction Lévi. Ce qui était juste mais laissait dans l’ombre le fait que Lévi était moins intéressé par «la tactique exprimée par la Lettre ouverte» que par la lettre elle-même en tant que main tendue sur le plan politique aux partis réformistes au sein desquels il finira par revenir.

«Il est plus facile d’accepter 21 thèses communistes, continuait Radek, que pousser pratiquement les grandes masses un pas en avant dans la lutte. Ce premier pas, le VKPD ne l’a pas encore fait (...). Il n’est pas encore entré en lutte». Mais le problème était moins d’entrer en lutte, que de lutter sur le terrain juste.

(10) La presse du parti était remplie de ses exhortations arrogantes aux travailleurs; par exemple le 24/3 à Berlin où, contre toute attente, ils ne semblaient pas vouloir entrer en lutte: «Travailleurs (...) secouez-vous de votre apathie! Débarrassez-vous de vos chefs traîtres et lâches, et combattez - ou vous serez perdus!».

(11) Sous le patronage de Bela Kun des accords pour l’action commune avaient été conclus avec le KAPD. Mais la force des habitudes était si grande qu’en pratique, sauf en de rares cas, les deux partis agirent non seulement en complète autonomie, mais même très souvent en concurrence, aggravant du coup la fragmentation et la dispersion du mouvement.

(12) Trotsky a attiré l’attention sur ce point dans son article «Le mouvement de mars...», op. cit., où il cite comme force motrice du mouvement, à côté des mineurs de Westphalie, «les chômeurs qui, par la nature de leur situation, n’ont pas trouvé leur place dans l’équilibre instable de la république d’Ebert et cie.». La réticence à prendre en compte ce secteur vital de l’armée prolétarienne dans l’après-guerre et ses problèmes spécifiques, restera un épine au pied du communisme allemand jusqu’à la fin de la décennie suivante. Ce sera un facteur sur lequel s’appuiera habilement le nazisme dans son effort pour diviser et paralyser la classe ouvrière, et même en gagner une partie parmi les couches politiquement et socialement «marginalisées».

(13) Un examen attentif et pénétrant de ce qu’il aurait fallu faire avant de lancer le mot d’ordre de grève générale ou dans l’éventualité de devoir interrompre l’action avant, se trouve dans le rapport de Trotsky au IIIe Congrès de l’I.C. cf Die neue Etappe..., op. cit.

(14) cf sa lettre à Zinoviev du 10/6/21, «Observations sur les projets de thèses sur la tactique pour le IIIe Congrès de l’Internationale Communiste», Oeuvres Complètes, tome 42, p 333.

(15) Lors des élections du 20 février le VKPD avait recueilli 205 000 voix dans la région de Halle-Merseburg, contre 76000 aux Indépendants de l’USPD et seulement 27000 au SPD.

(16) Parmi les mots d’ordre lancés par le parti pour la grève générale, comme «première étape» à atteindre il y avait «le renversement du gouvernement» (la deuxième étape était constituée par les revendications de la Lettre Ouverte et en particulier l’alliance avec la Russie soviétique).

(17) Il est caractéristique que si le nombre d’ouvriers arrêtés fut très élevé, un seul responsable communiste fut emprisonné et jugé (il fut acquitté), Brandler. Autre démonstration de la spontanéité du mouvement et de l’inconsistance des accusations de complot, putsch, etc.

(18) cf Broué, op. cit., pp. 488-489.

(19) «Unser Weg...» pp. 31. La motion proposée par Zetkin lors de la réunion de la Zentrale des 6-7 avril (publiée sur la Rote Fahne du 30/4) accusait la politique suivie par la direction «de nous avoir conduit à un trouble et dangereux rapprochement avec des actes de violence et de destructions individuels et absurdes qui ne correspondaient ni à une nécessité inéluctable de la lutte ni n’étaient des symptômes de désespoir des grandes masses, mais étaient des actes de banditisme romantique infantile, expression de la faiblesse du mouvement et non de sa force, des actes qui nous ont éloigné des masses au lieu de les lier à nous». Elle faisait ainsi l’amalgame entre des actions purement démonstratives de terrorisme individuel de type anarchiste (qui étaient par ailleurs l’exception et non la règle dans les évènements de mars 21), et des actions spontanées de défense armée menées par des groupes de prolétaires contre la police ou en prévision de son arrivée dans les quartiers ouvriers et les usines. Tout cela était condamné en bloc d’une façon qui trahissait un légalisme obtus.

(20) «Unser weg...», p. 39. Lévi n’hésitait pas à accuser la direction d’avoir poussé au massacre un secteur prolétarien après l’autre. «Ave, morituri te salutant!» (Salut! Ceux qui vont mourir te saluent!) écrivait-il, en reprenant la fameux salut que les gladiateurs adressaient à l’empereur avant d’aller se faire massacrer dans l’arène pour la plus grande joie des spectateurs.

(21) Dans sa «Lettre aux communistes allemands» du 14/8/21, il écrivait plus explicitement: «Lévi a au fond raison sur bien des points dans sa critique de l’action de 1921 en Allemagne (bien entendu, pas quand il prétend que cette action a été un “putsch”: cette affirmation est une ineptie)», O.C., tome 32, p. 549

(22) cf Lénine, «Notes d’un publiciste», fin février 1922, O.C., tome 33, p. 209.

(23) Trotsky écrira de son côté: «Le IIIe Congrès a dit aux communistes de tous les pays: (...) Seul un traître peut nier la nécessité de l’offensive révolutionnaire; seul un idiot peut réduire toute la stratégie révolutionnaire à l’offensive», «Die Schule...», op. cit., p. 82.

(24) «Avoir accepté prématurément une bataille générale: voilà le fond de la Märzaktion. Ce n’était pas un putsch, mais une erreur, atténuée par l’héroïsme de la défense de centaines d’hommes». Et «notre conclusion est que nous ne lancerons pas prématurément l’héroïque offensive future» in «Lettre à Zinoviev», op. cit.

(25) «Discours à la réunion des membres des délégations...», O.C., Tome 42, p.

(26) «Lettre aux communistes allemands», op. cit., p. 555.

(27) Ibidem.

(28) Ibid.

(29) «Tant que le pouvoir gouvernemental n’est pas conquis le prolétariat et tant que ce dernier n’a pas affermi une fois pour toutes sa domination (...), le Parti Communiste n’englobera dans ses rangs qu’une minorité ouvrière. Jusqu’à la prise du pouvoir et dans l’époque de transition, le Parti Communiste peut grâce à des circonstances favorables, exercer une influence idéologique et politique incontestable sur toutes les couches prolétariennes de la population, mais il ne peut les réunir organisées dans ses rangs». Thèse du IIe Congrès de l’I.C. sur le «Rôle du PC dans la révolution prolétarienne».

(30) «Discours en faveur de la tactique de l’Internationale Communiste», O.C., Tome 32, p. 507. Lénine attaque dans ce discours les amendements présentés dans l’esprit de la théorie de l’offensive par N. Bombacci au nom des délégations allemande, italienne et autrichienne (Bordiga était absent lors du Congrès).

(31) «Il s’est trouvé que j’ai eu tort concernant Lévi, car il a prouvé bel et bien qu’il avait échoué sur le sentier menchevik ni par hasard, ni pour un temps, ni seulement en “forçant la note” contre l’erreur très dangereuse des “gauches”, mais pour longtemps, solidement, et conformément à sa nature même». cf «Notes d’un publiciste», op. cit., p. 210.

(32) En mai 1920 Il Soviet avait critiqué l’action de la Zentrale allemande en reprenant l’analyse de Bela Kun (applicable telle quelle, peut-être contre l’avis de son auteur, à l’action de mars 1921): «Si préparer la révolution ne signifie pas rester continuellement les armes à la main, cela implique cependant de rester sans cesse sur le terrain de la lutte, ce qui a à son tour pour conséquence la construction de l’organisation et la disposition à prendre les armes à tout moment. “Pas de préparation d’insurrection violente” signifie renoncer à toute préparation». Les actions partielles de 1921 n’étaient autre que les insurrections violentes de l’année précédente: toutes les deux à refuser selon Lévi....

(33) «La Ligue Spartakus (...) ne prendra jamais le pouvoir autrement que portée par la claire et indubitable volonté de la grande majorité de la masse prolétarienne en Allemagne, par l’adhésion consciente de celle-ci aux idées, aux buts et aux moyens de lutte de la Ligue Spartakus».

(34) «Was ist das Verbrechen? Die Märzaction oder die Kritik daran?» (Quel est le délit? L’action de mars ou sa critique?), qui est la version littéraire de sa défense devant le CC après son expulsion et le recours en appel..

(35) Voir «La Gauche marxiste d’Italie et le mouvement communiste international», Programme Communiste n° 58, p. 106-107.

(36) Voir les citations reportées sur PC n° 58, ibidem.

(37) A première vue il pourrait sembler qu’en dirigeant sa critique non seulement contre la nouvelle direction du parti allemand, mais aussi contre les méthodes utilisées par l’Exécutif de l’Internationale, Lévi se fondait exclusivement sur des faits, comme «la pression exercée sur la centrale» par ses émissaires «pour la pousser à se lancer dans l’action immédiatement et à n’importe quel prix», l’habitude de «ne jamais travailler avec la direction centrale du pays, mais derrière son dos», la tendance à «n’agir que comme une Tcheka projetée au delà des frontières de la Russie», etc.: sur ce plan-là les critiques pouvaient parfois être justifiées. Mais en réalité il y a chez Lévi une opposition fondamentale au parti centralisé et discipliné à la bolchevique qui le conduira inévitablement à chercher refuge dans l’Internationale deux et demi d’abord, puis dans la IIe Internationale ensuite.

(38) La résolution critiquait avec raison le manque de préparation du parti à une action aux objectifs aussi ambitieux que la chute du gouvernement; elle revendiquait la nécessité d’une riposte politique d’action préparée par une lutte tenace pour conquérir une influence parmi les larges masses et reproposait pour cet objectif la tactique exprimée dans la Lettre Ouverte; cependant elle ne précisait ni les objectifs et les mots d’ordre, ni les méthodes et les critères d’organisation que le parti devrait adopter dans des situations comme celle de mars, face à une attaque armée de la réaction bourgeoise contre les positions occupées par les travailleurs. Alors que la situation aurait exigé davantage que la simple lutte de résistance sur le plan des besoins immédiats de vie et de travail, cette résolution, malgré toutes ses prétentions au réalisme et au concrétisme, était tout aussi abstraite que les Thèses de la majorité du CC.

(39) Voir le discours de Lénine en décembre 1920 aux militants de Moscou où il explique que le rythme de développement de la révolution est plus lent dans les grands pays capitalistes qu’en Russie. O.C., Tome 31, p. 460.

(40) «Probleme des Dritten Weltkongresses», in Die Internationale n° 7, 1/6/1921;

(41) «Leitsätze zur Taktik der Kommunistichen Internationale während der Revolution», pp. 239 et suivantes. Bien que le titre parle de tactique durant la révolution, les orientations présentes dans le texte concernent la «période de transition» qui existerait déjà au niveau mondial et dans laquelle il s’agit, par une tactique toujours offensive sur le modèle de l’action de mars, de conquérir «la direction incontestée de la majorité de la classe ouvrière». Il est vrai que dans l’article ci-dessus, Maslow, poussant à l’extrême des positions officielles de la majorité du parti, écrit: «la période de transition est déjà la révolution»...

(42) Avec son goût particulier des extrapolations «dialectiques» et des rapprochements audacieux entre des phénomènes paraissant semblables, Maslow développera sa thèse de la «reproduction élargie» (y compris au sens social et politique) «de la classe ouvrière». Au cours de ce processus, celle-ci «s’organise et apparaissent de nouveaux organes (conseils d’usine, partis communistes), cellules de la nouvelle société qui se forment déjà sur les restes du vieil appareil humain et qui seront le squelette du futur appareil», brisant les obstacles qui tendent à la ramener à une «reproduction réduite», et se frayant ainsi la voie jusqu’à ce que «la reproduction élargie triomphe comme loi mondiale». Au Congrès de Iéna en août, le même Maslow affirmera que l’action de mars devait être considérée comme une «défense offensive», dans la mesure où, tout en reconnaissant son caractère défensif, le parti n’excluait pas la possibilité de l’étendre et de la généraliser de façon à la transformer en offensive, et qu’il agissait dans cette perspective.

(43) Les dirigeants les plus disposés à reconnaître leurs erreurs avançaient l’argument consolant selon lequel l’action de mars avait après tout permis de constater ces erreurs et donc de les corriger. Ce qui faisait évoquer par Trotsky l’histoire d’un professeur moscovite qui avait traduit un énorme ouvrage anglais dans le seul but de faire constater à tout le monde que l’ouvrage n’avait aucune valeur! cf Protokoll du IIIe Congrès, p. 641).

(44) Ce même numéro de la Rote Fahne contient une déclaration de Brass et de Geyer du 6 avril à Moscou, où, en répliquant à la résolution de l’EKKI du 4, ils niaient vouloir constituer une fraction de droite; à propos de la scission de Livourne ils affirmaient: «ce qui était en discussion, ce n’était pas la politique des dirigeants centristes autour de Serrati, mais la tactique des représentants de l’Exécutif à Livourne, dont le résultat a été que 90.000 prolétaires appartenant à l’Internationale et désireux d’y rester ont suivi ce groupe plutôt que d’adhérer au PC d’I».

(45) «Projet de thèses pour le IIIe Congrès du PC d’I présenté par la Gauche», Lyon 1926, IIIe partie, paragraphe 4. cf «En défense de la continuité du programme communiste», Textes du PCInt. n° 7, p. 137.

(46) cf les «Thèses de Lyon», ibidem.

(47) Cet article en suivait un autre, tout aussi important: «Parti et classe». Ils se trouvent dans la brochure homonyme de la série «Les textes du PCInt» n° 2.

(48) «Parti et classe», pp 64,65,66.

 

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