Rapport de A. Bordiga sur le fascisme au IVème Congrès de l’Internationale Communiste

 

( 12ème séance - 16 novembre 1922 )

 

 

 

(L’orateur aborde la question des origines du fascisme après avoir rappelé que, des événements n’ayant pas permis de garder le contact avec l’Italie on attend un rapport de Togliatti sur les derniers développements de la situation et après avoir promis de revenir sur la question de l’attitude pratique du Parti à l’égard du fascisme au cours de la discussion).

 

Quant à l’origine pour ainsi dire immédiate et extérieure du fascisme, elle remonte aux années 1914-15, c’est-à-dire à l’époque précédant l’entrée de l’Italie dans la guerre mondiale. Les groupes qui réclamaient cette intervention et qui, du point de vue politique, étaient formés de représentants de diverses tendances, en ont constitué la première manifestation. On y trouvait un groupe de droite, avec Salandra, c’est-à-dire les grands industriels intéressés à la guerre et qui, avant de réclamer l’intervention aux côtés de l’Entente, avaient préconisé la guerre contre elle. On y trouvait d’autre part des tendances bourgeoises de gauche: les radicaux italiens, c’est-à-dire les démocrates de gauche, et les républicains, partisans traditionnels de la libération de Trente et de Trieste. On y trouvait en troisième lieu quelques éléments du mouvement prolétarien, syndicalistes-révolutionnaires et anarchistes. A ces groupes appartenait également (il s’agit, il est vrai, d’un cas individuel, mais il a une importance particulière) le chef de l’aile gauche du Parti socialiste, directeur de l’«Avanti!»: Mussolini.

On peut dire, grosso modo, que le groupe intermédiaire n’a pas participé au mouvement fasciste, et est resté dans le cadre de la politique bourgeoise traditionnelle. Les groupes d’extrême-droite et ceux d’extrême-gauche (éléments ex-anarchistes, ex-syndicalistes et ex-syndicalistes-révolutionnaires) sont par contre restés dans le mouvement des groupes fascistes de combat. Ces groupes politiques avaient remporté une grande victoire en mai 1915 en imposant la guerre à l’Italie contre la volonté de la majorité du pays et même du Parlement, qui ne surent pas résister à ce coup de force inattendu. Mais après la guerre et même au cours du conflit, ils avaient vu leur influence diminuer. Ayant présenté la guerre comme une entreprise extrêmement facile, ils perdirent toute leur popularité, qui n’avait d’ailleurs jamais été bien grande, quand on vit que celle-ci traînait en longueur. A la fin de la guerre, leur influence tomba presque à zéro.

Pendant et après la période de mobilisation, vers la fin de 1918, au cours de 1919 et dans la première moitié de 1920, cette tendance politique n’eut aucun poids dans le mécontentement général suscité par les conséquences du conflit, mais il est facile d’établir le lien politique et organique qui existe entre ce mouvement alors apparemment près de disparaître et celui qui se développe puissamment sous nos yeux aujourd’hui.

Les groupes fascistes de combat n’avaient jamais cessé d’exister. Le chef du mouvement fasciste avait toujours été Mussolini, et son organe, le «Popolo d’Italia». Aux élections politiques de la fin octobre 1919, les fascistes furent complètement battus à Milan où leur journal était publié et où résidait leur chef. Ils n’obtinrent qu’un nombre infime de voix, mais ne cessèrent pas pour autant leur activité.

Le courant socialiste-révolutionnaire du prolétariat s’était notablement renforcé après la guerre grâce à l’enthousiasme révolutionnaire qui s’était emparé des masses mais il n’avait pas réussi à exploiter cette situation favorable, et il perdit ultérieurement une partie de son influence du fait que tous les facteurs objectifs et psychologiques favorables ou renforcement d’une organisation révolutionnaire ne rencontrèrent pas de parti capable de s’appuyer sur eux et de fonder une organisation stable. Je ne veux pas dire par là qu’en Italie, le Parti socialiste aurait pu faire la révolution, comme l’affirmait ces jours-ci le camarade Zinoviev; je veux dire qu’il aurait dû au moins donner aux forces révolutionnaires des masses ouvrières une organisation solide. Malheureusement, il n’était pas à la hauteur d’une telle tâche. Nous avons donc assisté à une diminution de la popularité dont la tendance socialiste, qui s’était toujours opposée à la guerre, jouissait en Italie.

Dans la mesure où, dans la crise de la société italienne, le mouvement socialiste commettait faute sur faute, le mouvement opposé - le fascisme - commença à se renforcer, réussissant, en particulier, à exploiter la crise économique qui s’annonçait, et dont l’influence commençait à se faire sentir sur les organisations syndicales du prolétariat. En outre, au moment le plus difficile, le mouvement fasciste trouva un appui dans l’expédition de D’Annunzio à Fiume, dont il tira une certaine force morale; c’est de cette époque que datent son organisation et sa force armée, bien que le mouvement de D’Annunzio et le fascisme aient été deux choses différentes.

Nous avons parlé de l’attitude du mouvement socialiste prolétarien: l’Internationale a souvent critiqué ses erreurs. Une conséquence de celles-ci a été un changement complet dans l’état d’esprit de la bourgeoisie et des autres classes. Le prolétariat était désorienté et démoralisé. Lorsqu’il vit la victoire lui échapper, son état d’esprit subit une transformation profonde. On peut dire qu’en 1919 et dans la première moitié de 1920, la bourgeoisie italienne s’était dans une certaine mesure résignée à assister à la victoire de la révolution. La classe moyenne et la petite bourgeoisie tendaient à jouer un rôle passif, à la remorque non de la grande bourgeoisie, mais du prolétariat qu’elles croyaient à la veille de la victoire. Cet état d’esprit s’est radicalement modifié par la suite. Au lieu d’assister à la victoire du prolétariat, on vit la bourgeoisie organiser avec succès sa défense. Quand la classe moyenne constata que le Parti socialiste n’était pas capable de prendre l’avantage, elle perdit peu à peu confiance dans les chances du prolétariat et se tourna vers la classe opposée. C’est à ce moment que l’offensive capitaliste et bourgeoise commença. Elle exploita essentiellement le nouvel état d’esprit dans lequel la classe moyenne se trouvait. Grâce à sa composition extrêmement hétérogène, le fascisme représentait la solution au problème de la mobilisation des classes moyennes en faveur de l’offensive capitaliste. L’exemple italien est un exemple classique d’offensive du capital. Comme l’a dit hier à cette tribune le camarade Radek, cette offensive est un phénomène complexe qui doit être étudié non seulement du point de vue de la diminution des salaires ou de l’allongement de la durée du travail, mais aussi sur le terrain général de l’action politique et militaire de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. En Italie, pendant la période de développement du fascisme, nous avons vu apparaître toutes les formes caractéristiques de l’offensive capitaliste. Si nous voulons considérer celle-ci dans son ensemble, nous devons examiner les lignes générales de la situation, d’une part dans le domaine de l’industrie et de l’autre dans celui de l’agriculture.

Dans l’industrie, l’offensive capitaliste exploite directement la situation économique. La crise commence, et avec elle le chômage. Les patrons sont contraints de licencier une partie des ouvriers et ils ont beau jeu de le faire du fait de la lâcheté des directions syndicales et des maximalistes. La crise industrielle leur fournit un prétexte qui leur permet de réclamer la diminution des salaires et la révision des concessions morales qu’ils avaient dû faire auparavant aux ouvriers de leurs entreprises. La Confédération générale de l’industrie, organisation de classe des entrepreneurs est née au début de cette crise, et elle dirige leur lutte en subordonnant à sa direction l’action de chaque branche d’industrie. Dans les grandes villes, il ne fut pas tout de suite possible de recourir à des méthodes violentes contre la classe ouvrière. Les ouvriers urbains constituaient une masse trop considérable pour cela. Il était relativement facile de les rassembler et ils pouvaient donc opposer à l’attaque une résistance sérieuse. La bourgeoisie préféra donc imposer au prolétariat des luttes à caractère essentiellement syndical, dont les résultats lui furent généralement défavorables du fait de l’acuité de la crise et de l’augmentation continue du chômage. L’unique possibilité de mener victorieusement les luttes économiques qui éclataient dans l’industrie aurait été de transporter l’action du terrain syndical au terrain révolutionnaire et d’exercer une dictature de véritable parti communiste. Mais le parti socialiste italien n’était pas ce parti et au moment décisif, il ne sut pas transporter l’action du prolétariat italien sur le plan révolutionnaire. La période des grands succès des organisations syndicales italiennes dans la lutte pour l’amélioration des conditions de travail fit place à une nouvelle période dans laquelle les grèves prirent un caractère défensif, les syndicats subissant défaite sur défaite.

Puisqu’en Italie les classes rurales ont une grande importance dans le mouvement révolutionnaire - surtout les salariés agricoles, mais aussi les couches semi-prolétarisées - les classes dominantes se virent contraintes à combattre l’influence que les organisations rouges avaient conquise dans les campagnes. La situation qui se présentait dans une grande partie de l’Italie, et même dans la partie la plus importante, c’est-à-dire dans la vallée du Pô, ressemblait à une espèce de dictature locale du prolétariat ou tout au moins des salariés agricoles. Dans cette zone, jusqu’à la fin de 1920, le Parti socialiste avait conquis de nombreuses communes qui avaient localement pratiqué une politique fiscale défavorable à la bourgeoisie moyenne et agraire. Nous y possédions des organisations syndicales florissantes, d’importantes coopératives et de nombreuses sections du parti socialiste. Même là où le mouvement se trouvait dans les mains des réformistes, la classe ouvrière des campagnes avait une attitude révolutionnaire. Elle contraignait les patrons à verser à ses organisations une certaine somme qui garantissait dans une certaine mesure leur soumission aux contrats imposés par la lutte syndicale. Il se détermina ainsi une situation dans laquelle la bourgeoisie agraire ne pouvait plus vivre à la campagne et était contrainte de se retirer dans les villes.

Malheureusement, les socialistes Italiens commirent une série d’erreurs (1), en particulier dans la question de l’appropriation du sol et de la tendance des petits fermiers à acheter des terres après la guerre pour devenir petits propriétaires. Les organisations réformistes contraignirent ces petits fermiers à rester, pour ainsi dire, les caudataires du mouvement des ouvriers agricoles; dans ces circonstances, le mouvement fasciste trouva parmi eux un appui notable.

Dans l’agriculture, il n’y avait pas de crise liée à un chômage étendu qui aurait permis aux propriétaires fonciers de lancer une contre-offensive victorieuse sur le terrain de la lutte syndicale. C’est pourquoi, dans ce secteur, le fascisme a commencé à se développer et à appliquer la méthode de la violence physique, de la violence armée, en s’appuyant sur la classe des propriétaires terriens et en exploitant le mécontentement suscité dans les couches moyennes de la classe paysanne par les erreurs organisatives du Parti socialiste et des syndicats réformistes, et bien entendu en exploitant aussi la situation générale, c’est-à-dire le malaise et l’insatisfaction croissants de toutes les couches petites-bourgeoises, des petits commerçants, des petits propriétaires, des militaires en congé, des ex-officiers qui, après la situation dont ils avaient joui pendant la guerre, se sentaient déchus. Tous ces éléments furent exploités et, en les organisant, les encadrant dans des formations armées, on put donner naissance à un mouvement visant à détruire les organisations rouges des campagnes.

La méthode dont le fascisme s’est servi est on ne peut plus caractéristique. Il a rassemblé les démobilisés qui ne réussissaient plus, après la guerre, à retrouver une place dans la société; il a tiré profit de leur expérience militaire et commença à constituer des groupes armés non dans les grandes villes industrielles, mais dans des chefs-lieux agricoles, comme Bologne et Florence; dans ce but, il s’est appuyé, comme nous le verrons, sur les autorités légales. Les fascistes disposent d’armes et de moyens de transport; ils jouissent d’immunité face à la loi et ils exploitent ces avantages même là où leurs effectifs sont encore inférieurs à ceux de leurs ennemis, les révolutionnaires. Ils organisent surtout ce que l’on appelle des «expéditions punitives» en procédant de la façon suivante: ils envahissent un petit territoire, détruisent les sièges centraux des organisations ouvrières, obligent par la force les conseils municipaux à se démettre, blessent et, s’il le faut, tuent les dirigeants adverses ou, dans le meilleur des cas, les obligent à émigrer. Les travailleurs des localités en question ne sont pas en mesure d’opposer une résistance à ces troupes armées, soutenues par la police et disséminées dans tout le pays. Les groupes fascistes locaux, qui au début n’osaient pas affronter les forces prolétariennes, réussissent maintenant à prendre l’avantage parce que les paysans et les ouvriers sont terrorisés et savent que s’ils osaient entreprendre une action quelconque contre eux, les fascistes pourraient recommencer leurs expéditions punitives avec des forces supérieures auxquelles il serait impossible de résister.

C’est ainsi que le fascisme a conquis une position dominante dans la politique italienne et il a poursuivi sa marche pour ainsi dire territorialement, selon un plan très facile à suivre sur une carte géographique. Son point de départ est Bologne où en septembre et octobre 1920 s’était instaurée une administration socialiste, ce qui avait donné lieu à une grande mobilisation des forces rouges. Des incidents se produisirent: les réunions furent troublées par des provocations de l’extérieur; des coups de feu tirés - peut-être par des agents provocateurs - sur les bancs de la minorité bourgeoise. Ce fut le prétexte du premier grand coup de main fasciste. Déchaînée, la réaction procéda à des destructions et des incendies, sans compter les voies de fait contre les dirigeants prolétariens. Avec l’aide du pouvoir d’Etat, les fascistes s’emparèrent de la ville. Ces événements - l’historique 21 novembre - marquent le début de la terreur et à partir de cette date, le conseil municipal de Bologne ne put plus reprendre le pouvoir.

A partir de Bologne, le fascisme poursuit une offensive que nous ne pouvons pas décrire dans le détail. Nous nous limiterons à dire qu’il prend deux directions: d’une part vers le triangle industriel du Nord-Ouest (Milan, Turin et Gênes) et d’autre part vers la Toscane et le centre de l’Italie, afin d’encercler et de menacer la capitale. Dès le début, il était clair qu’il ne pouvait pas surgir de mouvement fasciste en Italie du Sud, pour les mêmes raisons qui avaient empêché la naissance d’un fort mouvement socialiste. Le fascisme représente donc si peu un mouvement de la fraction rétrograde de la bourgeoisie qu’il apparaît pour la première fois non pas en Italie méridionale, mais justement là où le mouvement prolétarien est le plus développé et où la lutte de classe s’est manifestée le plus nettement.

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Sur la base de ces données, comment devons-nous expliquer le mouvement fasciste? Est-ce un mouvement purement agraire? Ce n’est pas du tout ce que nous voulions dire en affirmant que le mouvement était né essentiellement dans les campagnes. On ne peut pas considérer le fascisme comme le mouvement indépendant d’une fraction particulière de la bourgeoisie, comme l’expression des intérêts de la bourgeoisie terrienne en opposition à ceux du capitalisme industriel. D’ailleurs, même dans les provinces où son action ne s’est encore exercée qu’à la campagne, l’organisation politique et militaire du fascisme est née dans les grandes villes.

Lorsqu’à la suite des élections de 1921, le fascisme obtint une représentation parlementaire, le parti agraire qui se forma à la Chambre était indépendant de lui. Au cours des événements qui suivirent, les industriels appuyèrent le mouvement fasciste. La déclaration par laquelle la Confédération générale de l’Industrie se prononçait en faveur de Mussolini pour la formation d’un nouveau gouvernement est caractéristique de la situation qui s’est créée ces tout derniers temps, mais à cet égard, la formation d’un mouvement syndical fasciste est encore plus intéressante. Comme nous l’avons déjà noté, les fascistes ont profité du fait que les socialistes n’ont jamais eu de politique agraire propre, et ont abandonné certaines couches rurales n’appartenant pas directement au prolétariat et ayant donc des intérêts différents de ceux que les socialistes représentaient. Tout en usant (et étant forcé d’user) de la violence la plus sauvage, le fascisme sut aussi faire la démagogie la plus cynique et il créa des organisations de classe avec les paysans et même avec des salariés agricoles, allant jusqu’à prendre position contre les propriétaires fonciers dans un certain sens. C’est ainsi qu’on a des exemples de luttes syndicales dirigées par des fascistes qui ressemblent beaucoup à celles des organisations rouges. Nous ne pouvons bien entendu pas considérer ce mouvement, qui a créé une organisation syndicale par la contrainte et la terreur, comme une forme de la lutte anti-patronale, mais nous ne devons pas non plus conclure qu’il représente un mouvement des entrepreneurs ruraux. La vérité est que le mouvement fasciste est un grand mouvement unitaire de la classe dominante capable de mettre à son service, d’utiliser et d’exploiter tous les moyens, tous les intérêts partiels et locaux des groupes patronaux aussi bien agricoles qu’industriels.

Le prolétariat n’ayant pas su se grouper en temps opportun dans une organisation unitaire capable de lutter pour le pouvoir et de sacrifier ses intérêts immédiats et partiels à ce but, la bourgeoisie en a profité pour faire sa propre tentative. Suivant un plan unitaire d’offensive anti-prolétarienne, la classe dominante s’est donné une organisation pour défendre le pouvoir qui se trouvait dans ses mains.

Le fascisme a créé une organisation syndicale. Dans quel but? Pour diriger la lutte de classe? Jamais de la vie. Il a créé un mouvement syndical sur le mot d’ordre suivant: tous les intérêts économiques ont le droit de se syndiquer. Les ouvriers, les paysans, les commerçants, les capitalistes, les grands propriétaires terriens, etc..., peuvent constituer des unions, tous peuvent s’organiser sur la base du même principe, mais l’action syndicale de toutes ces organisations doit se subordonner à l’intérêt national, à la production nationale, à la grandeur nationale, etc... Il s’agit donc d’un syndicalisme de collaboration entre les classes, non de lutte de classe. Tous les intérêts doivent se fondre en une prétendue unité nationale. Nous savons ce que signifie cette unité: la conservation contre-révolutionnaire de l’Etat bourgeois et de ses institutions.

La genèse du fascisme doit, selon nous, être attribuée à trois principaux facteur: l’Etat, la grande bourgeoisie et les classes moyennes. Le premier de ces facteurs est l’Etat. En Italie, l’appareil d’Etat a joué un rôle important dans la fondation du fascisme. Certes, les crises successives du gouvernement bourgeois ont fait naître l’idée que la bourgeoisie avait un appareil d’Etat tellement instable qu’il suffirait d’un coup de main pour l’abattre, mais il n’en est rien. Au contraire, c’est précisément dans la mesure où son appareil d’Etat se renforçait que la bourgeoisie a pu construire son organisation fasciste.

Il est exact qu’immédiatement après la guerre, l’appareil d’Etat a traversé une crise dont la cause fut manifestement la démobilisation. Tous les éléments qui avaient jusque-là participé à la guerre furent brusquement jetés sur le marché du travail; à ce moment critique, l’appareil d’Etat qui, jusque-là, avait tout mis en oeuvre pour remporter la victoire sur l’ennemi extérieur dut se transformer en un organe de défense contre la révolution. Cela posait à la bourgeoisie un problème gigantesque. Elle ne pouvait pas le résoudre militairement par une lutte ouverte contre le prolétariat: elle devait donc le résoudre par des moyens politiques. C’est à cette époque que se forment les premiers gouvernements de gauche de l’après-guerre, à cette époque que le courant politique de Nitti et de Giolitti accède au pouvoir.

C’est justement cette politique qui a permis au fascisme de s’assurer par la suite la victoire. Tout au début, il fallait faire des concessions au prolétariat. Au moment où l’appareil d’Etat sentit le besoin de se consolider, le fascisme apparut. Quand il critique les gouvernements de gauche d’après-guerre et qu’il les accuse de lâcheté devant les révolutionnaires, le fascisme fait donc de la pure démagogie. En réalité, les fascistes sont redevables de leur victoire aux concessions faites par les premiers ministres démocrates de l’après-guerre. Nitti et Giolitti ont fait des concessions à la classe ouvrière. Quelques revendications du Parti socialiste, telles que la démobilisation, le régime politique, l’amnistie pour les déserteurs, ont été satisfaites. Ces diverses concessions visaient à gagner du temps pour pouvoir reconstruire l’appareil d’Etat sur des bases plus solides. Ce fut Nitti qui créa la Garde Royale, qui n’était pas à proprement parler une police, mais bien une organisation militaire de caractère nouveau. Une des grosses erreurs des réformistes a été de ne pas considérer ce problème comme fondamental, alors que, même d’un point de vue purement constitutionnel, ils auraient pu protester contre la création d’une seconde armée par l’Etat. Mais ils ne comprirent pas l’importance de la question et virent au contraire en Nitti un homme avec lequel on aurait pu collaborer dans un gouvernement de gauche. Nouvelle preuve de l’incapacité du P.S.I. à comprendre l’évolution politique en Italie.

Giolitti compléta l’oeuvre de Nitti. Sous son ministère, le ministre de la guerre Bonomi donna son appui aux premières tentatives du fascisme en mettant à la disposition du mouvement naissant des officiers démobilisés qui, même après leur retour à la vie civile, continuaient à recevoir la plus grande partie de leur solde. L’appareil d’Etat fut largement mis à la disposition des fascistes, et il leur fournit tout le matériel nécessaire pour se créer une armée.

Au moment de l’occupation des usines, le ministre Giolitti comprit fort bien que le prolétariat armé s’étant emparé des usines et que le prolétariat agricole étant sur le point de s’emparer de la terre dans son élan révolutionnaire, cela aurait été une grosse erreur d’accepter la bataille avant que les forces contre-révolutionnaires aient été complètement organisées. Pour rassembler les forces réactionnaires destinées à écraser un jour prochain le mouvement ouvrier, le gouvernement put exploiter la manoeuvre des chefs traîtres de la C.G.T. qui étaient alors membres du mouvement socialiste. Promettant une loi qui ne fut jamais appliquée ni même votée sur le contrôle ouvrier, le gouvernement réussit à sauver l’Etat bourgeois dans une situation critique.

Le prolétariat s’était emparé des usines et de la terre, mais le Parti socialiste démontra une nouvelle fois qu’il était incapable de résoudre le problème de l’unité d’action des travailleurs industriels et des travailleurs agricoles. Cette erreur devait permettre à la bourgeoisie de réaliser un jour l’unité contre-révolutionnaire et c’est grâce à cette unité qu’elle parviendra à battre séparément les ouvriers des usines et ceux des campagnes. Comme on voit, l’Etat a joué un rôle capital dans la genèse du mouvement fasciste.

Après les ministères Nitti, Giolitti et Bonomi, on eut le gouvernement Facta. Celui-ci servit à masquer la complète liberté d’action laissée au fascisme dans son avance territoriale. A l’époque de la grève d’août 1922, des luttes sérieuses éclatèrent entre fascistes et ouvriers, le gouvernement appuyant ouvertement les premiers. Nous pouvons citer l’exemple de Bari, où, malgré un grand déploiement de forces, les fascistes ne vinrent pas à bout des ouvriers qui s’étaient barricadés dans leurs maisons de la vieille ville et qui s’y défendirent les armes à la main pendant plus d’une semaine. Les chemises noires durent se retirer, laissant beaucoup des leurs sur le terrain. Or, que fit le gouvernement Facta? Il fit encercler de nuit la ville par des milliers de soldats, des centaines de carabiniers et de gardes royaux et il commanda le siège de la ville. Du port, un torpilleur bombarda les maisons; les mitrailleuses, les chars et les fusils entrèrent en action. Surpris dans leur sommeil, les ouvriers furent battus et la Bourse du Travail occupée. L’Etat agit exactement de la même façon partout. Partout le fascisme était contraint de battre en retraite devant les ouvriers, et partout le pouvoir d’Etat intervenait en faisant tirer sur les ouvriers qui se défendaient, arrêtant et condamnant les ouvriers dont le seul délit avait été de se défendre, tandis que les fascistes qui avaient commis des délits de droit commun étaient systématiquement acquittés.

Le premier facteur est donc l’Etat. Le second est, comme nous l’avons déjà noté plus haut, la grande bourgeoisie. Les capitalistes de l’industrie, des banques, du commerce et les grands propriétaires terriens avaient un intérêt naturel à la fondation d’une organisation de combat capable d’appuyer leur offensive contre les travailleurs.

Mais le troisième facteur ne joue pas un rôle moins important dans la genèse du pouvoir fasciste. Pour créer à côté de l’Etat une organisation réactionnaire illégale, il fallait enrôler encore d’autres éléments que ceux des couches supérieures de la classe dominante. On y parvint en s’adressant à ces couches des classes moyennes que nous avons déjà mentionnées et en les persuadant qu’elles défendraient ainsi leurs intérêts. C’est ce que le fascisme a cherché à faire et à quoi, il faut le reconnaître, il a réussi. Dans les couches les plus proches du prolétariat, il a trouvé des partisans parmi ceux que la guerre avaient laissés insatisfaits, parmi les petits-bourgeois, les semi-bourgeois, les commerçants et surtout parmi les intellectuels de la jeunesse bourgeoise qui, en adhérant au fascisme, et en prenant l’uniforme de la lutte contre le prolétariat, retrouvaient assez d’énergie pour se racheter moralement et qui sont tombés dans le patriotisme et l’impérialisme le plus exalté. Ces éléments fournirent au fascisme un nombre considérable de partisans et lui permirent de s’organiser militairement.

Tels sont les trois facteurs qui ont permis à nos ennemis de nous opposer un mouvement dont la grossièreté et la brutalité sont sans égales, mais qui, il faut le reconnaître, dispose d’une organisation solide et de chefs d’une grande habileté politique. Le Parti socialiste n’est jamais arrivé à saisir la signification et l’importance du fascisme naissant. L’«Avanti!» n’a jamais rien compris à ce que la bourgeoisie était en train de préparer grâce à une habile exploitation des erreurs monumentales des chefs ouvriers. Il n’a même jamais voulu citer Mussolini par crainte de lui faire trop de publicité en le mettant trop en lumière!

Comme on voit, le fascisme ne représente pas une nouvelle doctrine politique, mais il possède par contre une grande organisation politique et militaire et une presse importante dirigée avec une grande habileté journalistique et avec beaucoup d’éclectisme.

Il n’a pas d’idées, pas de programme, mais maintenant qu’il est au pouvoir et qu’il se trouve placé devant des problèmes concrets, il est contraint de se consacrer à l’organisation de l’économie italienne. Dans ce passage d’une oeuvre négative à une oeuvre positive, il révélera ses faiblesses, en dépit de ses capacités d’organisation.

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LE PROGRAMME FASCISTE

 

Après avoir traité les facteurs historiques et la réalité sociale qui ont engendré le fascisme, nous devons nous occuper de l’idéologie qu’il a adoptée et du programme à l’aide duquel il s’est assuré l’adhésion des éléments qui le suivent.

Notre critique nous amène à la conclusion que, dans le domaine de l’idéologie et du programme bourgeois traditionnels, le fascisme n’a rien apporté de nouveau. Sa supériorité et sa caractéristique distinctive résident entièrement dans son organisation, sa discipline et sa hiérarchie. Mais à part ces aspects militaires exceptionnels, il ne lui reste qu’une situation hérissée de difficultés dont il est incapable de venir à bout. La crise économique renouvellera continuellement les causes de reprise révolutionnaire, alors que le fascisme sera incapable de réorganiser la société bourgeoise. Le fascisme, qui ne saura jamais surmonter l’anarchie économique du système capitaliste, a une autre tâche historique que nous pourrions définir comme la lutte contre l’anarchie politique, c’est-à-dire l’anarchie de l’organisation de la classe bourgeoise en parti politique. Les différentes couches de la bourgeoisie italienne ont traditionnellement formé des groupes solidement organisés, qui se combattaient à tour de rôle du fait que leurs intérêts particuliers et locaux étaient concurrents, et qui, sous la direction de politiciens professionnels, se livraient à toutes sortes de manoeuvres dans les couloirs du Parlement. L’offensive contre-révolutionnaire obligea les forces de la classe dominante à s’unir dans la lutte sociale et dans la politique gouvernementale. Le fascisme n’est que la réalisation de cette nécessité de classe. En se plaçant au-dessus de tous les partis bourgeois traditionnels, le fascisme les prive peu à peu de leur contenu, les remplace dans leurs activités et, grâce aux erreurs et aux insuccès du mouvement prolétarien, réussit à exploiter à ses propres fins le pouvoir politique et le matériel humain des classes moyennes. Par contre, il ne réussira jamais à se donner une idéologie concrète et un programme de réformes sociales et administratives dépassant les limites de la politique bourgeoise traditionnelle qui a déjà fait faillite mille fois.

La partie critique de la soi-disant doctrine fasciste n’a pas grande valeur. Elle se donne un vernis anti-socialiste et en même temps anti-démocratique. En ce qui concerne l’anti-socialisme, il est clair que le fascisme est un mouvement anti-prolétarien et il est donc naturel qu’il se déclare adversaire de toutes les formes économiques socialistes au semi-socialistes, sans d’ailleurs réussir à offrir rien de nouveau pour maintenir le système de la propriété privée, à part des lieux communs sur la faillite du communisme en Russie. Quant à la démocratie, elle devrait faire place à un Etat fasciste parce qu’elle n’a pas su combattre les tendances révolutionnaires et antisociales. Mais ceci n’est qu’une phrase vide.

Le fascisme n’est pas une tendance de la droite bourgeoise s’appuyant sur l’aristocratie, le clergé, les hauts fonctionnaires civils et militaires et visant à remplacer la démocratie du gouvernement bourgeois et de la monarchie constitutionnelle par une monarchie autoritaire. Le fascisme incarne la lutte contre-révolutionnaire de tous les éléments bourgeois unis; c’est pourquoi il ne lui est nullement nécessaire et indispensable de remplacer les institution démocratiques par d’autres. Pour nous, marxistes, cette circonstance n’a rien de paradoxal, parce que nous savons que le système démocratique ne représente rien de plus qu’une somme de garanties mensongères derrière laquelle se dissimule la lutte réelle de la classe dominante contre le prolétariat.

Le fascisme unit tout à la fois la violence réactionnaire et l’astuce démagogique; du reste, la gauche bourgeoise a toujours su tromper le prolétariat et mettre en évidence la supériorité des grands intérêts capitalistes sur toutes les exigences sociales et politiques des classes moyennes. Quand les fascistes passent d’une prétendue critique de la démocratie bourgeoise à la formulation d’une doctrine positive et se mettent à prêcher un patriotisme exaspéré et à discourir de la mission historique du peuple italien, ils divaguent sur un mythe historique qui, à la lumière d’une véritable critique sociale, apparaît d’autant plus dépourvu de base que l’Italie est le pays des fausses victoires. Quant à l’influence du fascisme sur les masses, elle résulte d’une imitation de l’attitude classique de la démocratie bourgeoise: quand on affirme que tous les intérêts doivent se subordonner à l’intérêt national supérieur, cela signifie qu’on préconise en principe une collaboration de toutes les classes, alors qu’en pratique, on défend tout simplement les institutions bourgeoises contre les tentatives d’émancipation révolutionnaire du prolétariat. C’est ce qu’a toujours fait la démocratie libérale.

La nouveauté du fascisme réside dans l’organisation du parti gouvernemental de la bourgeoisie. Les événements politiques qui se sont produits dans l’arène du parlement italien ont donné l’impression que l’appareil d’Etat bourgeois était tombé dans une telle crise qu’il aurait suffi d’une chiquenaude pour l’abattre. En réalité, il s’agissait seulement d’une crise des méthodes bourgeoises de gouvernement provoquée par l’impuissance des groupes et des dirigeants traditionnels de la politique italienne à diriger la lutte contre les révolutionnaires au cours d’une crise profonde. Le fascisme créa donc un organe capable d’assurer le rôle de chef de l’appareil d’Etat. Mais quand à côté de leur lutte pratique contre les prolétaires, les fascistes exposèrent un programme positif et concret d’organisation sociale et d’administration de l’Etat, ils se bornèrent au fond à répéter les thèses banales de la démocratie et de la social-démocratie: ils ne créèrent jamais un système organique de propositions et de projets qui leur fût propre. Par exemple, ils ont toujours soutenu que le programme fasciste se proposait de réduire l’appareil bureaucratique dans tous les domaines de l’administration, en commençant par les ministres. Mais, s’il est vrai que Mussolini a renoncé au wagon spécial de premier ministre, il a par contre augmenté le nombre des ministres et des sous-secrétaires pour pouvoir placer ses prétoriens.

De la même façon, après avoir pris des attitudes républicaines ou du moins ambiguës à l’égard de la monarchie, le fascisme s’est décidé pour le loyalisme à l’égard du roi, et après avoir fait beaucoup de tapage contre la corruption parlementaire, il est retombé en plein dans les pratiques parlementaires.

Le fascisme a montré si peu de propension à s’approprier les tendances de la réaction pure qu’il a laissé le plus large champ d’action au syndicalisme. Au Congrès de Rome en 1921 où le fascisme fit des efforts presque bouffons pour fixer sa doctrine, il tenta également de caractériser le syndicalisme fasciste par la prédominance en son sein du mouvement des catégories de travailleurs intellectuels. Mais cette orientation prétendument théorique a été depuis longtemps démentie par la sèche réalité. Le fascisme qui a fondé ses organisations syndicales par la force et parce que les entrepreneurs lui avaient cédé le monopole des questions de travail pour démolir les organisations rouges, n’a même pas réussi à étendre son influence aux catégories techniquement les plus spécialisées; il n’a obtenu de succès qu’auprès des travailleurs agricoles et auprès de rares catégories d’ouvriers urbains qualifiés, par exemple parmi les dockers, mais il n’est pas parvenu à conquérir la partie la plus évoluée et la plus intelligente du prolétariat. Il n’a même pas donné d’impulsion nouvelle au mouvement des employés et des artisans sur le terrain syndical. Le syndicalisme fasciste ne s’appuie sur aucune doctrine sérieuse. L’idéologie et le programme du fascisme contiennent un trouble mélange d’idées et de revendications bourgeoises et petite-bourgeoises, et l’emploi systématique de la violence contre le prolétariat ne l’empêche pas de puiser aux sources de l’opportunisme social-démocrate. Le fait qu’après avoir pratiqué pendant un certain temps une politique apparemment antifasciste et après avoir cru pouvoir constituer un gouvernement de coalition bourgeois-prolétarien contre les fascistes, les réformistes italiens se soient mis à la remorque du fascisme après sa victoire en est la preuve. Ce rapprochement n’a rien de paradoxal; il dérive d’une série de circonstances et bien des choses le laissaient prévoir, entre autres le mouvement de D’Annunzio qui, d’une part, est lié au fascisme, et de l’autre a tenté de se rapprocher des organisations prolétariennes sur un programme tiré de la constitution de Fiume qui avait des prétentions prolétariennes et même socialistes.

Il y aurait encore quelques points que je considère comme très importants pour la question du fascisme à rappeler, mais je n’en ai pas le temps. D’autres camarades italiens pourront au cours de la discussion compléter mon discours. J’ai volontairement négligé l’aspect sentimental de la question et les souffrances que les ouvriers et les communistes italiens ont dû subir parce que cela ne me semblait pas l’aspect essentiel de la question.

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LES DERNIERS EVENEMENTS D’ITALIE

 

Je dois maintenant parler des derniers événements advenus en Italie et sur lesquels notre Congrès attend des informations précises. Notre délégation a quitté l’Italie avant qu’ils ne se produisent et n’en a été informée que tout dernièrement lorsqu’un délégué de notre C.C. est arrivé et nous a fait un tableau des événements dont je vous garantis l’exactitude. Je répéterai les nouvelles qui nous ont été données.

Comme je vous l’ai déjà dit, le gouvernement Facta avait laissé aux fascistes toute liberté d’appliquer leur politique. Je ne vous en donnerai qu’un exemple. Le fait que dans les ministères successifs, le parti populaire italien, qui est paysan et catholique, ait joui d’une forte représentation n’a pas empêché les fascistes de continuer la lutte contre les organisations, les membres et les institutions de ce parti. Le gouvernement établi n’était qu’une ombre de gouvernement dont la seule activité consistait à appuyer l’offensive fasciste vers le pouvoir, offensive que nous avons définie purement territoriale et géographique. Le gouvernement préparait en réalité le terrain au coup d’Etat fasciste. Pendant ce temps, la situation se précipitait. Une nouvelle crise ministérielle s’ouvrit. On exigea la démission de Facta. Les dernières élections avaient donné au Parlement une composition telle qu’il était impossible de s’assurer une majorité stable sur la base de l’ancien système des partis bourgeois traditionnels. En Italie, on avait coutume de dire que «le puissant parti libéral» était au pouvoir. En réalité, celui-ci ne constituait pas un parti au sens propre du mot; il n’avait jamais eu d’organisation digne de ce nom, ne constituant qu’un mélange de cliques personnelles de politiciens du Nord et du Sud et de coteries d’industriels ou de propriétaires fonciers manoeuvrées par des politiciens de métier. L’ensemble de ces parlementaires formait le noyau de toutes les combinaisons ministérielles. Le moment était donc venu pour le fascisme de changer cette situation, s’il ne voulait pas tomber dans une grave crise intérieure. C’était aussi pour lui une question pratique: il lui fallait satisfaire les exigences du mouvement fasciste et payer les frais de son organisation. La classe dominante a dans une large mesure avancé les moyens matériels nécessaires, ainsi que, semble-t-il, certains gouvernements étrangers. La France a financé le groupe Mussolini. A une séance secrète du gouvernement français, on a discuté un bilan qui comprenait les sommes énormes fournies à Mussolini en 1915. Le Parti socialiste a pris connaissance de ces documents et de quelques autres, mais il ne leur a pas donné suite parce qu’il considérait Mussolini comme un homme fini. D’autre part, le gouvernement italien a toujours facilité la tâche aux fascistes qui, par exemple, ont pu faire voyager gratuitement en chemin de fer des bandes entières de chemises noires. Mais étant données les énormes dépenses du mouvement fasciste, sa situation financière serait devenue critique s’il n’avait décidé de prendre directement le pouvoir. Il n’aurait pas pu attendre de nouvelles élections, même si son succès avait été certain.

Les fascistes possèdent une forte organisation politique. Ils comptent déjà trois cent mille hommes et même davantage selon eux. Ils auraient pu l’emporter même avec des moyens démocratiques. Mais il fallait faire vite et ils firent vite. Le 24 octobre, le conseil national fasciste s’est réuni à Naples. On dit aujourd’hui que cet événement, auquel toute la presse bourgeoise a fait de la publicité, n’a été qu’une manoeuvre pour détourner l’attention du coup d’Etat. A un certain moment, on dit aux congressistes: mettons un terme aux débats, il y a mieux à faire; que chacun retourne à son poste. Une mobilisation fasciste commença alors. C’était le 26 octobre. Dans la capitale régnait encore un calme complet. Facta avait déclaré qu’il n’entendait pas donner sa démission avant d’avoir réuni encore une fois le cabinet pour observer la procédure normale, ce qui ne l’empêcha pas de remettre sa démission au roi. Les négociations pour un nouveau ministère commencèrent. Les fascistes se mirent en marche vers Rome, centre de leur activité (ils sont particulièrement actifs en Italie centrale, spécialement en Toscane). On les laissa faire.

Chargé de former le nouveau gouvernement, Salandra y renonça par suite de cette attitude des fascistes. Il est probable que si on ne leur avait pas donné satisfaction en chargeant Mussolini de former le nouveau gouvernement, les fascistes se seraient comportés comme des bandits, même contre la volonté de leurs chefs, et qu’ils auraient tout saccagé et détruit dans les villes et les compagnes. L’opinion publique commença à montrer des signes d’inquiétude. Le gouvernement Facta déclara: nous proclamons l’état de siège. Il fut en effet proclamé et pendant toute une journée, l’opinion publique attendit un heurt entre le pouvoir d’Etat et les forces fascistes. A cet égard, nos camarades restèrent extrêmement sceptiques. De fait, nulle part sur leur passage les fascistes ne se heurtèrent à une résistance sérieuse. Pourtant, certains milieux de l’armée leur étaient défavorables; les soldats étaient prêts à se battre contre eux, mais la majorité des officiers sympathisaient avec eux.

Le roi refusa de signer le décret d’état de siège. Cela signifiait accepter les conditions des fascistes qui, dans le «Popolo d’Italia», écrivaient: il suffit de charger Mussolini de former un nouveau gouvernement et on aura trouvé une solution légale; dans le cas contraire, nous marcherons sur Rome et nous nous en emparerons.

Quelques heures après l’abrogation de l’état de siège, on apprit que Mussolini partait pour Rome. Une défense militaire avait été déjà préparée et des troupes réunies, mais les accords étaient désormais conclus, et le 31 octobre, les fascistes entrèrent sans coup férir dans la capitale.

C’est Mussolini qui forma le nouveau gouvernement, dont la composition est connue. Le parti fasciste qui, au Parlement, ne comptait pas plus de 35 sièges, obtint au gouvernement la majorité absolue. Pour lui-même, Mussolini ne prit pas seulement la présidence du conseil, mais aussi les portefeuilles de l’intérieur et des Affaires étrangères. Ce furent des fascistes qui se virent attribuer les autres ministères importants. Mais puisqu’ils n’étaient pas arrivés à une rupture complète avec les partis traditionnels, il y eut également dans le gouvernement deux représentants de la démocratie sociale, c’est-à-dire de la gauche bourgeoise, ainsi que des libéraux de droite et un partisan de Giolitti. La tendance royaliste fut représentée par le général Diaz au ministère de la Guerre et l’amiral Thoon di Revel au ministère de la Marine. Le parti populaire, qui avait beaucoup de poids à la Chambre, s’est montré prêt à un compromis avec Mussolini. Sous le prétexte que les organes officiels du parti ne pouvaient pas se réunir à Rame, la responsabilité d’accepter les propositions de Mussolini fut laissée à la réunion officieuse de quelques parlementaires. On a pourtant réussi à obtenir de Mussolini quelques concessions et la presse du parti populaire a pu déclarer que le nouveau gouvernement ne changeait pas grand chose à la représentation électorale du peuple.

Le compromis s’est étendu jusqu’aux sociaux-démocrates et pendant un moment, il sembla que le réformiste Baldesi participerait au gouvernement. Mussolini a eu l’habileté de le faire sonder par un de ses lieutenants, et Boldesi répondit qu’il serait heureux d’accepter le poste. C’est alors que Mussolini ébruita le fait que sa démarche avait été faite par un de ses amis sous sa responsabilité personnelle et Baldesi n’entra pas dans le nouveau cabinet. Mussolini n’a pris aucun représentant de la C.G.T. réformiste dans son gouvernement parce que les éléments de droite de son cabinet s’y sont opposés. Mais en ce qui le concerne, il reste d’avis qu’une représentation de cette organisation dans sa «grande coalition nationale» est nécessaire, maintenant que la C.G.T. s’est rendue indépendante de tout parti révolutionnaire.

Dans ces événements, nous voyons un compromis entre les cliques politiques traditionnelles et les diverses couches de la classe dominante - industriels, banquiers, propriétaires fonciers - toutes bien disposées à l’égard du nouveau régime instauré grâce à l’appui de la petite-bourgeoisie au mouvement fasciste.

A notre avis, le fascisme est un moyen pour renforcer le pouvoir par tous les moyens dont dispose la classe dominante, non sans mettre à profit les enseignements de la première révolution prolétarienne victorieuse, la révolution russe. Face à une grave crise économique, l’Etat ne suffit plus à défendre le pouvoir de la bourgeoisie. Il faut un parti unitaire, une organisation contre-révolutionnaire centralisée. Par ses liens avec l’ensemble de la classe bourgeoise, le parti fasciste est, dans un certain sens, ce qu’est le parti communiste en Russie par ses liens avec le prolétariat, c’est-à-dire un organe de direction et de contrôle bien organisé et discipliné de tout l’appareil d’Etat. En Italie, le parti fasciste a occupé presque tous les postes importants dans l’appareil d’Etat: il est l’organe bourgeois dirigeant de l’Etat à l’époque de décomposition de l’impérialisme. C’est là à mon avis une explication historique suffisante du fascisme et des derniers événements d’Italie.

Les premières mesures du nouveau gouvernement montrent qu’il n’entend pas modifier la base des institutions traditionnelles. Naturellement, je ne prétends pas que la situation soit favorable au mouvement prolétarien et communiste, bien que je prévoie que le fascisme sera libéral et démocratique. Les gouvernements démocratiques n’ont jamais rien donné au prolétariat si ce n’est des proclamations et des promesses. Par exemple, le gouvernement Mussolini a donné l’assurance que la liberté de la presse serait respectée. Mais il n’a pas oublié d’ajouter que la presse devait se montrer digne de cette liberté. Qu’est-ce que cela signifie? Que le gouvernement promet bien de respecter la liberté de la presse, mais qu’il laissera ses organisations militaires fascistes libres de bâillonner la presse communiste si elles en ont envie, comme c’est déjà arrivé dans certains cas. D’autre part, il faut reconnaître que si le gouvernement fasciste fait quelques concessions aux libéraux bourgeois, on ne doit pas prêter grande foi à sa promesse de transformer ses organisations militaires en associations sportives ou autres (nous savons que des douzaines de fascistes ont été maintenus en état d’arrestation pour s’être opposés à l’ordre de démobilisation lancé par Mussolini).

Quelle influence ces faits ont-ils sur le prolétariat? Celui-ci n’a pu jouer aucun rôle important dans la lutte et a été contraint de se comporter de façon presque passive. Quant au parti communiste, il a toujours bien compris que la victoire du fascisme serait une défaite du mouvement révolutionnaire. Le problème est essentiellement de savoir si la tactique du P.C. a permis d’obtenir le maximum de résultats dans la défense du prolétariat italien, et si nous parlons de défensive, c’est que nous n’avons jamais pensé que le prolétariat fût aujourd’hui en mesure de lancer une offensive contre la réaction fasciste. Si au lieu du compromis entre la bourgeoisie et le fascisme, un conflit armé, une guerre civile avait éclaté entre eux, le prolétariat aurait peut-être pu jouer un rôle, créer un front unique pour la grève générale et obtenir des succès; mais la situation étant ce qu’elle était, le prolétariat n’a pas pu participer aux actions. Quelle que soit l’importance des événements en cours, il ne faut pas oublier que le changement politique a été en réalité moins brusque qu’il a pu sembler puisque même avant l’offensive finale du fascisme, la situation se tendait de jour en jour davantage. A Crémone, la lutte contre le pouvoir d’Etat et le fascisme a fait par exemple six morts. Le prolétariat n’a combattu qu’à Rome où les troupes ouvrières révolutionnaires se sont heurtées à des groupes fascistes armés et où il y a eu des blessés. Le lendemain, la garde royale a occupé le quartier ouvrier, l’a privé de tout moyen de défense, si bien que les fascistes accourus ont pu tirer de sang-froid sur les ouvriers. C’est là l’incident le plus sanglant qui se soit produit dans les luttes récentes.

Quand le P.C. proposa la grève générale, la C.G.T. le désarma en incitant les prolétaires à ne pas obéir aux dangereuses exhortations des révolutionnaires, et elle fit par ailleurs courir le bruit que le P.C. s’était dissous au moment précis où, dans l’impossibilité de faire sortir ses journaux, il ne pouvait démentir la nouvelle.

A Rome, l’événement le plus grave pour le parti fut l’occupation du siège de la rédaction du «Comunista». La typographie fut occupée le 31 octobre au moment où le journal allait sortir et où 100.000 fascistes tenaient la ville en état de siège. Tous les rédacteurs avaient réussi à se mettre en sécurité en quittant l’immeuble par des issues secondaires, à l’exception du rédacteur en chef, le camarade Togliatti, qui était resté dans son bureau. Les fascistes s’emparèrent de lui. Il déclina fièrement sa qualité de rédacteur en chef du «Comunista» et il avait déjà été collé au mur pour être exécuté, tandis que les fascistes repoussaient la foule, quand le bruit courut que les autres rédacteurs s’étaient échappés par les toits; les agresseurs se mirent alors à leur poursuite et c’est uniquement à cette circonstance que Togliatti dut son salut. Cela n’a pas empêché notre camarade de tenir quelques jours plus tard un discours au meeting tenu à Turin pour l’anniversaire de la révolution russe.

Mais il s’agit d’un cas isolé. L’organisation de notre parti est en assez bon état. Si «il comunista» ne paraît pas, ce n’est pas à cause d’une interdiction gouvernementale, mais parce que l’imprimerie refuse de le publier. Nous l’avons donc fait imprimer dans une imprimerie illégale. Les difficultés de publication étaient d’ordre financier et non pas technique.

A Turin, le siège de l’«Ordine nuovo» a été occupé et les armes qui s’y trouvaient confisquées. Mais actuellement le quotidien est lui aussi publié ailleurs. A Trieste, la police a envahi l’imprimerie du «Lavoratore», qui maintenant paraît illégalement lui aussi. Notre parti a encore la possibilité de travailler publiquement et notre situation n’a en fait rien de tragique. Mais on ne sait pas comment les choses tourneront par la suite, et je suis donc contraint de m’exprimer avec une certaine réserve sur la situation et le travail du parti dans l’avenir. Le camarade qui vient d’arriver d’Italie est un des dirigeants d’une importante organisation locale du parti, et son avis, partagé par d’autres militants, est qu’à partir de maintenant, nous pourrons mieux travailler que par le passé. Je ne veux pas présenter cette opinion comme une vérité définitive, mais le camarade qui l’exprime est un militant qui travaille vraiment parmi les masses et son avis a une grande importance.

Je vous ai déjà dit que la presse adverse a diffusé la fausse nouvelle selon laquelle notre parti se serait dissous. Nous avons publié un démenti et rétabli la vérité. Nos organes politiques centraux, notre centrale militaire clandestine, notre centrale syndicale sont en pleine activité, et les contacts avec la province ont été repris presque partout. Les camarades restés en Italie n’ont jamais perdu la tête et font tout ce qui est nécessaire. En ce qui concerne les socialistes, le siège de l’«Avanti!» a été détruit par les fascistes et il faudra quelque temps avant que le journal puisse à nouveau paraître. Le siège du Parti socialiste à Rome a été lui aussi détruit et ses archives brûlées. En ce qui concerne la position des maximalistes dans la polémique entre le P.C. et la C.G.T., nous ne possédons ni manifeste ni déclaration. Quant aux réformistes, il ressort clairement de leur presse, qui continue à paraître, qu’ils se rangeront derrière le nouveau gouvernement.

En ce qui concerne la situation syndicale, le camarade Repossi, membre du nouveau comité syndical, est d’avis que le travail pourra continuer. Telles sont les informations que nous avons reçues et qui datent du 6 novembre.

Mon discours est déjà long et je n’aborderai pas la question de la prise de position de notre parti pendant toute la période de développement du fascisme, parce que je me réserve de le faire à propos d’autres points de l’ordre du jour. Nous voulons seulement poser la question des perspectives d’avenir. Nous avons soutenu que le fascisme devra compter avec le mécontentement provoqué par la politique du gouvernement. Mais nous ne savons que trop bien que quand on dispose non seulement de l’Etat, mais d’une organisation militaire, il est plus facile de mater les mécontents et de se rendre maître même d’une situation économique défavorable. Cela est beaucoup plus vrai sous la dictature du prolétariat où le développement historique va dans notre sens.

Mais il n’y a pas de doute que les fascistes sont très bien organisés et qu’ils ont des buts précis, et dans ces conditions, on peut prévoir que la position du fascisme sera tout autre que précaire.

Comme vous l’avez vu, je n’ai pas exagéré les conditions dans lesquelles notre parti a lutté, car nous ne voulons pas soulever une question sentimentale. Le P.C. d’Italie a peut-être commis des erreurs, on peut le critiquer, mais je crois que l’attitude des camarades dans le moment actuel prouve que nous avons fait du bon travail, un travail de formation du parti révolutionnaire du prolétariat, base de la reprise de la classe ouvrière italienne.

Les communistes italiens ont le droit de demander à être reconnus pour ce qu’ils sont même si leur attitude n’a pas été toujours approuvée, ils sentent qu’ils n’ont rien à se reprocher devant la Révolution et devant l’Internationale communiste.

 

 


 

 

(1) Le texte fait ici allusion au fait que sous-prétexte d’orthodoxie marxiste, le Parti socialiste italien ne s’était jamais posé - même en théorie - la question de l’attitude à observer à l’égard des couches petite-bourgeoises des campagnes et n’avait jamais mené une action politique ou syndicale dans leur direction fût-ce seulement pour les neutraliser. Pour voir la question agraire posée, même pratiquement, dans ses termes exacts, il faudra attendre la formation du P. C d’Italie, dirigé par la Gauche, dont l’intransigeance n’a jamais signifié ignorance ou sous-estimation du rôle, positif ou négatif, des classes moyennes dans l’affrontement des deux classes fondamentales de la société bourgeoise. Pratiquement, il fallait s’appuyer essentiellement sur le prolétariat agricole, non seulement très nombreux, mais combatif (les journaliers de la vallée du Pô avaient mené, par exemple, des batailles de classe épiques), mais ne pas oublier pour autant de faire œuvre de propagande, d’agitation et même d’organisation syndicale parmi les couches rurales toujours plus durement écrasées par le capital et son Etat et progressivement prolétarisées, non pour les courtiser et les tromper, mais pour les attirer vers le parti de la révolution ou du moins les influencer politiquement.

Au IIème Congrès de Moscou, les Maximalistes italiens et les Indépendants allemands prirent une position de fausse intransigeance dans la question agraire et la question nationale et coloniale qui lui est à certains égards connexe. Chose caractéristique, ils accusèrent les bolcheviks d’«opportunisme» en cette matière (Crispien), admettant (Serrati) qu’il faudrait inévitablement faire des concessions aux petits paysans, métayers, etc., après la prise du pouvoir à laquelle ils ne se préparaient en aucune façon, mais qu’avant, cela aurait «nui aux intérêts des masses prolétariennes»!

 

Parti communiste international

www.pcint.org

 

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