Fièvre xénophobe : en Afrique du Sud aussi, la bourgeoisie attise la division entre prolétaires

(«le prolétaire»; N° 562; juillet - Septembre 2026 )

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« Ceux qui ne sont pas Sud-Africains, debout ! On va vérifier l’identité de tout le monde. » Ces propos, tenus par des militants de l’organisation xénophobe et crypto-fasciste, Operation Dudula, dans une salle d’attente d’un hôpital public en avril 2026, sont rapidement devenus viraux en Afrique du Sud (1). Ils s’inscrivent dans une tendance à la résurgence d’attaques racistes menées contre les Africains étrangers installés dans le pays, qui ont démarré au printemps 2026 et se sont poursuivis jusqu’au début de l’été. Des manifestations anti-étrangers ont ainsi éclaté dans tout le pays, de Durban en avril-mai à Johannesburg en avril, en passant par la ville minière de Boksburg dans le Rand, et Wynberg, dans la banlieue du Cap, en juin. Au total, une vingtaine de marches se sont tenues entre les mois d’avril et juin. L’apogée de cette fièvre xénophobe a été atteint le 30 juin 2026, date d’un prétendu ultimatum adressé par une autre organisation raciste, March and March, au gouvernement pour que celui-ci organise la déportation de plusieurs dizaines de milliers d’Africains étrangers. Si le gouvernement a officiellement dénoncé ces menaces qui « [déstabiliseraient] le pays », il n’a cependant pas hésité à faciliter le rapatriement et l’expulsion de 160 000 étrangers, principalement malawites et zimbabwéens, en l’espace de seulement quelques semaines. Outre ces expulsions, on compterait plus d’une dizaine de morts. (2)

Ces attaques anti-immigrées, qui n’ont rien à envier en termes de racisme nauséabond à leurs équivalents nord-américains, européens ou encore latino-américains, doivent faire l’objet des plus vives condamnations par les communistes révolutionnaires, à défaut d’organiser l’auto-défense prolétarienne, qui reste encore une perspective lointaine, tant en Afrique du Sud que dans le reste du monde. Tout en s’inscrivant dans la situation spécifique de l’Afrique du Sud, cette fièvre xénophobe joue la même fonction politique et sociale que les attaques anti-immigrés sur toute la planète : diviser les prolétaires entre nationaux et étrangers pour faciliter l’exploitation bourgeoise ainsi qu’offrir un bouc-émissaire à la petite bourgeoisie prolétarisée et aux couches arriérées du prolétariat dans une situation de crise économique persistante.

 

UNE XENOPHOBIE ENRACINEE DANS L’HISTOIRE RECENTE DE L’AFRIQUE DU SUD

 

Les attaques racistes de 2026 ne sont pas apparues tel un coup de tonnerre dans un ciel serein, elles ne sont que la dernière étape d’une longue série de violences, parfois meurtrières, post-apartheid, dont les principaux jalons furent mai 2008 et avril 2015. En mai 2008, des attaques contre les étrangers ensanglantèrent pendant près de deux semaines l’ensemble du pays, à Durban, dans l’est du pays, dans la région du Cap, au sud-ouest, ou encore dans la région du Limpopo, au nord. Au final, près d’une soixantaine d’étrangers perdirent la vue lors de ces violences, surtout concentrées dans les townships, ces ghettos anciennement réservés aux non-blancs et qui continuent dans l’Afrique du Sud démocratique, progressiste et multiraciale post-Mandela, de concentrer les plus miséreux des Sud-Africains noirs et les étrangers, ainsi que dans les provinces rurales. 25 000 étrangers furent également contraints de fuir le pays. (3) C’est à nouveau Durban qui lance en avril 2015 une deuxième séquence d’attaques meurtrières contre des étrangers propriétaires de magasins et de petits commerces. Elles firent quatre morts avant de s’étendre à d’autres villes du pays, comme Johannesburg. À l’époque, le président de la République en exercice, l’impopulaire et corrompu Jacob Zuma, membre de l’ANC de Nelson Mandela qui monopolise le pouvoir depuis la fin de l’apartheid en 1993-1994, dénonçait ces attaques comme une « violation des valeurs sud-africaines ». (4) Depuis lors, après avoir démissionné de la présidence en 2018 et quitté l’ANC pour fonder son propre parti politique d’extrême droite, Umkhonto we Sizwe (MK), il figure parmi les principaux agitateurs et incendiaires en faveur des émeutes racistes.

Plus récemment, c’est en 2021-2022 que ce mouvement xénophobe connut un véritable essor, dans le contexte des répercussions de la crise pandémique liée au covid-19. Les Africains étrangers furent accusés par les manifestants d’être responsables des difficultés économiques et, plus largement, de la difficulté de la société à se remettre de la pandémie. Sans avoir jamais été vraiment spontanées, ces attaques étant encouragées par des figures politiques ou tribales locales qui les instrumentalisaient afin de se constituer une popularité à bon marché, les émeutes racistes de 2022 trouvèrent à s’organiser autour d’un groupe nommé Operation Dudula (littéralement, « expulser » en zoulou). Dirigé par un certain Nhlanhla Dlamini, qui s’était fait connaître en défendant un centre commercial contre de supposés pillards lors des émeutes consécutives à l’emprisonnement pour corruption de l’ex-président Zuma, ce groupe paramilitaire né dans le célèbre township de Soweto, et implanté dans de nombreuses villes du pays, notamment Durban, a donné une forme plus structurée aux attaques racistes.

 

DERRIERE L’APPARENTE SPONTANEITE DES ATTAQUES RACISTES, DES GROUPES D’INTERETS PRECIS ET IDENTIFIES

 

La presse décrit le groupe Operation Dudula comme un « mouvement urbain » très lié à l’ancien maire de Johannesburg entre 2016 et 2019, Herman Mashaba (5). Ce millionnaire, qui a fait fortune dans les produits capillaires, fut longtemps membre de l’Alliance démocratique, principal représentant de l’opposition de droite modérée aux gouvernements dirigés par l’ANC, avant de fonder son propre parti politique, ActionSA, sur une ligne populiste et anti-immigration. En tant que maire de Johannesburg, il avait promis de « nettoyer » la ville de ses migrants illégaux. De nouveau candidat aux élections municipales de novembre 2026, il ne fait nul doute que son soutien politique et financier à Operation Dudula s’inscrit dans une stratégie consistant à instrumentaliser les attaques racistes pour en faire un argument de campagne.

Il faut toutefois noter qu’Operation Dudula, qui a connu son heure de gloire en 2022, est désormais en déclin. Si ses membres se faisaient encore remarquer en 2025 en bloquant aux étrangers l’accès aux hôpitaux et aux écoles, dans le but explicite de les « chasser des services publics », ils se sont vus progressivement remplacer dans les manifestations et les attaques par un nouveau groupe dénommé March and March. Ce dernier a été fondé en mars 2025 par une ancienne présentatrice radio de la province du Kwazulu-Natal, dont la principale ville est Durban, qui s’est fait connaître par une rhétorique xénophobe dénonçant la prétendue « invasion du pays » par des hordes d’étrangers venus du Nigeria, d’Éthiopie ou encore de Somalie. Suivie par près de 900 000 abonnés sur les réseaux sociaux, elle a depuis orienté son mouvement vers des opérations de contrôle à l’entrée des cliniques pour refouler les patients étrangers, ou des rassemblements devant les écoles pour protester contre la scolarisation d’enfants d’étrangers. Comme pour Operation Dudula, ce soi-disant mouvement de la société civile bénéficie du soutien politique et financier d’une partie de la classe politique sud-africaine, et en particulier de l’ancien président Jacob Zuma, dont le parti Umkhonto we Sizwe, cherche lui aussi à capitaliser sur un discours raciste et anti-immigrés pour arriver en position de force avant les élections municipales de novembre, qui permettrait au mouvement d’obtenir une série de bastions locaux. Mais la concurrence sera rude sur le terrain de l’anti-immigration, de nombreux autres partis comme ActionSA, le parti d’extrême droite Alliance patriotique, dont le dirigeant Gayton McKenzie est par ailleurs ministre de la Culture du gouvernement d’union nationale de Cyril Rampahosa, ou encore le Parti Inkatha de la liberté, conservateur à dominante zoulou, qui a longtemps servi de supplétif au pouvoir blanc pour réprimer les militants anti-apartheid dans les townships, ayant choisi de faire de la haine anti-étrangers le moteur de leur campagne. (6)

Mais au-delà de cette clique d’opportunistes, prêts à encourager le racisme primaire d’une petite bourgeoisie en voie de prolétarisation et des couches les plus arriérées du prolétariat dans l’espoir de conquérir quelques municipalités, c’est surtout la bourgeoisie sud-africaine dans son ensemble qui a intérêt à entretenir la division entre prolétaires nationaux et prolétaires étrangers dans un climat de crise économique durable.

 

 

LE RACISME ANTI-AFRICAINS, UNE NECESSITE POUR LA BOURGEOISIE … AFRICAINE

 

De quoi accuse-t-on précisément les étrangers en Afrique du Sud ? Les arguments donnés par les émeutiers pour justifier leur haine rance n’auront pas de quoi surprendre, tant les rhétoriques sont similaires partout sur la planète. On les accuse ainsi d’être responsables du taux de chômage élevé, qui atteint plus de 32 %, de l’explosion des trafics de drogue et de la criminalité, des violences faites aux femmes ou encore des intoxications alimentaires d’enfants (!) dans les petits commerces des townships. Ils sont également accusés de trop bénéficier des services publics, comme la santé et l’éducation, au détriment des nationaux. Le racisme est bel et bien une plante de tous les climats.

Bien évidemment, il est impossible d’établir la moindre corrélation entre la présence d’étrangers sur le sol sud-africain et les différents symptômes de la crise capitaliste que subit le pays. Avec seulement 3 millions d’étrangers, soit environ 5 % de la population, majoritairement originaires des pays voisins d’Afrique australe, l’Afrique du Sud est bien loin de la subversion migratoire tant fantasmée. (7) Non, c’est ailleurs qu’il faut chercher les causes de la crise persistante dans laquelle est plongée le pays. Contrairement aux promesses, la nation arc-en-ciel post-apartheid, dont les principaux symboles ont été les figures adulées mondialement de Nelson Mandela et Desmond Tutu, s’est révélée particulièrement terrible pour les prolétaires noirs qui ont basculé de l’apartheid légal à l’apartheid réel. L’Afrique du Sud est aujourd’hui l’un des pays les plus inégalitaires au monde et si une poignée de bourgeois africains ont profité de la fin des discriminations légales pour se bâtir de véritables fortunes, comme l’actuel président du pays et ancien bureaucrate syndical, Cyril Ramaphosa, détenteur d’une fortune de 450 millions de dollars après avoir été à la tête d’un fonds d’investissement, la grande majorité de la population noire continue de vivre dans des conditions misérables dans les mêmes townships où elle était parquée à l’époque de l’apartheid. Quelques indicateurs, aussi biaisés soient-ils, permettent de se faire une idée de la situation sociale en Afrique du Sud. L’indice de Gini, qui mesure le niveau d’inégalité d’un pays, était de 63 en 2023, ce qui classe le pays parmi les pays à très fortes inégalités. Alors que l’Afrique du Sud est le 33e pays le plus riche, avec un PIB (en parité pouvoir d’achat) de 1 071 milliards de dollars en 2026, elle n’est plus qu’à la 107e place en termes de PIB par habitant avec 7503 dollars en 2026. Enfin, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. (8)

En l’absence d’une organisation révolutionnaire dans le pays, expression de la conscience de classe du prolétariat, qui dirigerait la colère des masses paupérisées du pays vers le véritable responsable, le capitalisme, la bourgeoisie sud-africaine est en mesure de détourner la colère vers un bouc-émissaire tout trouvé : l’étranger. Comme nous l’écrivions déjà en 2024, à l’occasion d’émeutes racistes au Royaume-Uni, « Comment comprendre cette politique de la part de la bourgeoisie [...] ? En réalité, celle-ci répond à une double fonction : d’un côté, elle permet de diviser le prolétariat entre une fraction qui est l’objet d’une exploitation et d’une répression forcenées et une autre, « autochtone », qui apparaît comparativement comme « relativement » préservée, favorisant la collaboration de classe. La bourgeoisie [...] est en effet bien consciente que le principal danger à sa domination est la cohésion du prolétariat et cherche donc à faire tout ce qui est possible pour la miner.

Le deuxième intérêt de cette politique raciste est qu’elle permet à la bourgeoisie [...] de surexploiter la main d’œuvre immigrée dont elle a besoin dans une série de métiers mal rémunérés, dans l’agriculture, le bâtiment, l’industrie textile, la confection, les activités de service et de nettoyage, le personnel de maison, etc. Ayant face à eux un prolétariat dépourvu de protections élémentaires, sous la menace de l’épée de Damoclès de l’expulsion du territoire national, les patrons sont ainsi en mesure de faire subir une exploitation toujours plus féroce à cette fraction du prolétariat. » (9)

Concernant le premier point, il est particulièrement évident en Afrique du Sud. Certes, la grande majorité des émeutiers sont essentiellement des petits-bourgeois paupérisés, propriétaires de petits commerces dans les townships et qui voient d’un mauvais œil la concurrence d’étrangers pour qui la fondation de petits magasins, de restaurants ou la vente ambulante constituent souvent la principale source de revenus. C’est ce que prouvent les nombreuses attaques contre les petits commerces détenus par les étrangers qui, toutes choses égales par ailleurs, ressemblent aux attaques des petits boutiquiers nazis contre les commerçants juifs dans les années 1930. Il n’en demeure pas moins que le racisme anti-Africains est particulièrement répandu dans le pays – 8 Sud-africains sur 10 estimeraient que les immigrés ont un impact négatif sur l’économie d’après une enquête du réseau panafricain Afrobarometer (10) – et que de nombreux jeunes chômeurs militent dans les rangs de ces groupes racistes. Il est du plus grand intérêt pour la bourgeoisie que ces chômeurs attribuent la responsabilité de leur situation aux étrangers plutôt qu’aux véritables responsables.

Quant à la seconde fonction du racisme – permettre la surexploitation d’une main d’œuvre immigrée – cela n’étonnera pas grand monde d’apprendre qu’elle est particulièrement prononcée en Afrique du Sud, en particulier dans le secteur agricole et viticole. Comme dans de nombreuses autres régions du monde, notamment dans l’Espagne andalouse, les immenses fermes horticoles recrutent essentiellement comme ouvriers agricoles des étrangers sans papiers. Cela permet aux propriétaires de recourir au chantage de la dénonciation aux autorités pour obtenir de ces ouvriers précarisés un travail intensif à des salaires bien plus faibles que ceux dont bénéficient les nationaux. Outre les agrumes et les vignobles, c’est la culture de la canne à sucre, particulièrement implantée dans la région du KwaZulu Natal et dans les vallées au sud de Durban, qui emploie le plus grand nombre d’ouvriers agricoles étrangers, venus notamment du Lesotho, un petit royaume enclavé en Afrique du Sud. Comme l’explique un syndicaliste ouvrier agricole, les employeurs « tirent profit des ressortissants étrangers », ceux-ci étant moins coûteux, plus flexibles et moins susceptibles d’exiger des contrats de travail ou des protections juridiques. En outre, ils travaillent tous les jours de la semaine, sautent les pauses déjeuner et sont rémunérés en-dessous du salaire minimum national. Si les syndicats d’ouvriers agricoles n’hésitent pas, en raison de leur propension au chauvinisme, au corporatisme et à la collaboration des classes, à dénoncer les ouvriers étrangers et à reprendre une partie de la rhétorique des groupuscules racistes, ils soulignent ici une des facettes de l’exploitation capitaliste. Le patronat agricole, organisé dans la SAFDA, revendique ainsi depuis longtemps le recours à une main d’œuvre étrangère saisonnière, que l’on ferait venir lorsque la demande de travail est élevée, avant de les expulser sans ménagement une fois la saison agricole terminée. (11)

Toutefois, bien loin d’appeler à l’union entre prolétaires nationaux et immigrés, les syndicats – qu’ils soient d’ouvriers agricoles ou d’ouvriers d’industrie – entretiennent cette division entre prolétaires et répandent les illusions d’après lesquelles l’État et les employeurs pourraient remédier au chômage en employant d’abord les locaux, ce qu’on appelle le « locals first », et qui est mieux connue en France sous le nom de « préférence nationale ». Si l’État a certes mis en place quelques mesures pour favoriser l’emploi local, notamment l’accélération de la délivrance de visas de travail pour les entreprises remplissant des critères tels que « l’emploi majoritaire de Sud-Africains, l’investissement dans le développement des compétences et l’activité dans des secteurs prioritaires », il est tout aussi conscient que le reste de la bourgeoisie sud-africaine que le capital se nourrit de la surexploitation et de la division des travailleurs, et a donc besoin d’une main d’œuvre immigrée corvéable à merci. (12) C’est pour cette raison que, contrairement aux propos de Ramaphosa dénonçant les violences racistes, l’État sud-africain a profité du climat raciste ambiant pour accélérer les attaques contre les travailleurs immigrés. Alors que la police laissait tranquillement les marches et les violences racistes se dérouler, elle n’a pas hésité à multiplier les intimidations contre les étrangers. L’État a par ailleurs annoncé un « renforcement » du contrôle aux frontières – une annonce qui tient plus de la démagogie que de la réalité, tant les frontières bourgeoises sont sans doute l’objet du contrôle le plus intense qu’il soit possible d’exercer – et la mise en place de tribunaux d’exception pour accélérer l’expulsion des migrants. Il a également annoncé des sanctions pour les employeurs qui recruteraient des migrants illégaux. (13) En raison de l’importance de ces travailleurs pour le secteur agricole, gageons que ces mesures ne seront pas appliquées mais qu’elles seront instrumentalisées par les employeurs pour renforcer encore davantage le climat de terreur qu’ils font peser sur leurs travailleurs non régularisés.

 

UNE SEULE REPONSE AUX ATTAQUES RACISTES : UNITE DU PROLETARIAT ET AUTO-DEFENSE OUVRIERE CONTRE LA VIOLENCE DES GROUPUSCULES FASCISTES ET DE LA POLICE

 

Si bien peu de forces politiques ont eu l’audace de s’opposer à la fièvre xénophobe dans le pays, les prolétaires sud-africains d’avant-garde et les prolétaires immigrés doivent également se garder des quelques faux amis qui ont dénoncé ces attaques. Le principal de ces faux amis est le parti d’extrême gauche Economic Freedom Fighters (EFF), mené par le controversé Julius Malema. Ancien membre de l’organisation de jeunesse de l’ANC, qu’il critique pour avoir trahi ses orientations initiales, celui-ci se présente comme le défenseur des masses noires contre le capital blanc et ses serviteurs noirs. En réalité, derrière la rhétorique incendiaire se cache le vieil opportunisme interclassiste pour qui la lutte entre prolétaires et capitalistes est une contradiction secondaire par rapport à d’autres luttes, ici la lutte des races opposant blancs et noirs. S’il est bien vrai que la fin de l’apartheid n’a pas mis un terme à la monopolisation des richesses par la bourgeoisie blanche qui continue, aujourd’hui encore, malgré les promesses de réforme agraire et de répartition des richesses, de posséder plusieurs dizaines de millions d’hectares de terres et près de 90 % des grandes et moyennes entreprises du pays, Malema n’en nie pas moins l’ampleur de la constitution d’un capital noir. Loin d’être une simple sous-bourgeoisie soumise au capital blanc, et qui constituerait dès lors un adversaire secondaire pour le prolétariat, une bourgeoisie noire, petite par les effectifs mais immensément riche et influente s’est constituée dans l’Afrique du Sud post-apartheid, souvent issue des rangs de l’ANC, comme en témoigne l’exemple éloquent de l’actuel président du pays, anciens cadres des syndicats et de l’ANC devenu millionnaire. De ce refus de voir dans le capital noir autre chose qu’une poignée de traîtres soumis aux intérêts du « grand capital blanc » découle logiquement un pseudo anti-impérialiste soutenant la Russie et la Chine face aux puissances occidentales ainsi qu’un appel à l’union entre tous les partis d’opposition à l’ANC, y compris l’Alliance démocratique, parti de la bourgeoisie afrikaner et héritier du Parti national à l’origine de la politique d’apartheid. La démagogie anti-raciste de l’EFF ne saurait donc en aucun cas tromper le prolétariat révolutionnaire qui, lorsqu’il en aura la force, réglera son compte à cette organisation comme à toutes les autres.

Face à toutes ces impasses, il n’existe qu’une seule solution pour le prolétariat. Les révolutionnaires ont toujours insisté sur la nécessaire solidarité entre ouvriers, indépendamment de leur genre, de leur nationalité ou de leur catégorie. Face au divide et impera de la bourgeoisie, la seule réponse du prolétariat consiste dans sa solidarité de classe et dans l’unité autour de revendications communes qui opposent tous les prolétaires, étrangers comme nationaux, aux capitalistes, qu’elles concernent les salaires ou les conditions de travail. Mais pour que cette solidarité ne soit pas un vain mot, elle implique que les prolétaires nationaux manifestent par des actions concrètes leur soutien à leurs frères, qu’ils reconnaissent en eux la fraction la plus exploitée du prolétariat, et qu’ils rompent avec leur orgueil national. Quant aux prolétaires immigrés qui sont contraints aujourd’hui de faire le dos rond, paralysés qu’ils sont par la peur des attaques racistes et le retour brutal dans leur pays où ne les attend qu’une misère encore plus terrible, leur auto-défense est tributaire de cette capacité du prolétariat sud-africain de rompre les liens qui l’attachent aux intérêts de sa bourgeoisie et d’organiser la solidarité avec leurs frères immigrés. Leur défense, sans cette unité et solidarité entre les deux prolétariats, immigrés et nationaux, est une chimère. Bien que cette défense paraisse bien lointaine tant que les conditions d’une réelle lutte classiste ne sont pas réunies, notamment cette rupture d’avec les intérêts nationaux, c’est une condition sine qua non pour son développement. La présence et l’influence d’un parti réellement communiste, internationaliste et mondial – que nous nous efforçons de construire - est aussi une condition incontournable pour porter la lutte des prolétaires en Afrique du Sud et australe au-delà de la lutte pour la défense des conditions de vie immédiate, matérielle et sociale, vers la révolution et la destruction des anciens Etats capitalistes et nationaux.

L’absence de cette organisation révolutionnaire, et même d’une tradition politique à laquelle une avant-garde pourrait se rallier, dans un pays dont le parti faussement « communiste » naquit dès le départ sur des orientations racistes avant d’être stalinisé, ne fait que rappeler à quel point le chemin pour une reprise des luttes sera long et difficile. Toutefois dans ce chemin, le prolétariat sud-africain pourra – et devra nécessairement – s’appuyer sur sa tradition de luttes violentes et spontanées contre l’apartheid, comme celles du township de Soweto dans les années 1970 ; et il devra alors s’orienter – quels que soient les nombreux obstacles – vers son véritable ennemi : le capitalisme. C’est seulement sous la direction de son parti de classe internationaliste et international que le prolétariat sud-africain parviendra à se réapproprier les leçons de ses luttes passées et à construire son unité révolutionnaire dans la lutte contre le capital, quelle que soit la couleur de ses billets, préalable à son renversement par la révolution communiste.

 


 

(1) « « Les discours sont les mêmes, mais plus sophistiqués » : l’Afrique du Sud, théâtre d’une résurgence des mouvements xénophobes », Libération, 8 mai 2026 :

(2) « Afrique du Sud: plus de 53 000 étrangers rapatriés ou expulsés en quelques semaines », RFI, 13 juillet 2026 ; « Violences xénophobes en Afrique du Sud: Ramaphosa dénonce des groupes cherchant à «déstabiliser le pays» », RFI, 7 juillet 2026 : https://www.rfi.fr/fr/afrique/ ; « En Afrique du Sud, après l’exil massif de migrants, la pénurie de main-d’œuvre », France 24, 7 août 2026 :

(3) « La xénophobie meurtrière s’étend en Afrique du Sud », Le Monde, 24 mai 2008 : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2008/05/24/

(4) « Des violences xénophobes inquiètent l’Afrique du Sud », Le Monde, 17 avril 2015 : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/04/17/

(5) « Afrique du Sud: quelles sont les organisations derrière les manifestations anti-migrants? », RFI, 1er juillet 2026 : https://www.rfi.fr/fr/afrique/. Les informations qui suivent sont issues de cet article.

(6) « Jacinta Ngobese-Zuma, figure de proue des manifestations xénophobes en Afrique du Sud », Le Monde, 5 juin 2026 : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/06/05/

(7) Voir les statistiques officielles de l’émigration : https://www.statssa. gov.za/

(8) Données disponibles sur : https://data.imf.org/en/

(9) « Émeutes d’extrême droite au Royaume-Uni : seul le prolétariat, en luttant unitairement contre sa propre bourgeoisie, pourra écraser la racaille raciste ! », Le Prolétaire, n° 554, Août-Sept.-Oct. 2024

(10) « What is behind South Africa’s anti-immigrant protests? », Reuters, 26 juin 2026 : https://www.reuters.com/world/

(11) « En Afrique du Sud, après l’exil massif de migrants, la pénurie de main-d’œuvre », France 24, 7 août 2026 : https://www.france24.com/fr/info-en-continu/

(12) ibid.

(13) « Violences xénophobes en Afrique du Sud: Ramaphosa dénonce des groupes cherchant à «déstabiliser le pays» », RFI, 7 juillet 2026 : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20260607

 

08/08/2026

 

 

Parti Communiste International

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