« Apologie du terrorisme » et criminalisation de la cause palestinienne : un prétexte au service du renforcement de la démocratie blindée et du terrorisme d’État
(«le prolétaire»; N° 562; juillet - Septembre 2026 )
Le 18 juin 2025, le porte-parole de l’organisation trotskiste Révolution permanente (RP), Anasse Kazib, comparaissait en procès, accusé « d’apologie du terrorisme ». Si son procès a finalement été reporté, et qu’il a pu se targuer du soutien d’une véritable palanquée de personnalités bourgeoises, de la professeure de droit constitutionnel à la Sorbonne Eugénie Mériau, au fondateur de Médecins sans frontières Rony Brauman, en passant par l’ancienne actrice Adèle Haenel, l’économiste Frédéric Lordon et le dirigeant de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, tel n’est pas le cas de plusieurs centaines de militants anonymes, poursuivis avec acharnement par les forces de répression de l’État bourgeois en raison de leurs prises de position sur la Palestine. (1)
S’il ne fait aucun doute que ces positions expriment rarement une opposition prolétarienne au conflit en Palestine, qu’elles dénoncent souvent l’« impérialisme », à leurs yeux exclusivement occidental, sans jamais combattre la bourgeoisie palestinienne et ses représentants, comme le Hamas, qui ne représente en aucun cas une « force de résistance » à Israël et à l’impérialisme, comme le prétendent ces militants ; si, en bref, le mouvement pro-palestinien ne s’inscrit pas dans la lutte de classe du prolétariat, il n’en demeure pas moins qu’il fait l’objet d’une véritable politique de « terrorisme d’État » de la part des bourgeoisies occidentales, qu’il est du devoir des communistes révolutionnaires de dénoncer. Car la France est loin de faire œuvre unique. L’an dernier, en juin 2025, le Royaume-Uni interdisait l’organisation pro-palestinienne Palestine Action, déjà sous prétexte de « terrorisme ». Créé en 2020, ce groupe se donnait pour objectif de cibler, par des actions militantes et des actes de vandalisme, des sites soupçonnés d’être liés à l’effort de guerre israélien. Certains de ses militants avaient notamment pénétré par effraction dans une base de la RAF à scooter et tagué des avions militaires, constituant une véritable humiliation pour l’État britannique. Il n’en fallait pas plus pour que, sous la pression des puissants lobbys pro-israéliens aussi influents au Royaume-Uni qu’en France ou aux États-Unis, l’État dissolve cette organisation et criminalise ses militants, et même tout groupe ou individu exprimant une solidarité avec cette organisation ou ses luttes. (2)
Cette répression, identique dans ses formes et ses objectifs des deux côtés de la Manche, témoigne du fait que celle-ci s’inscrit dans une tendance de fond des démocraties occidentales. Nous constatons le renforcement continu de ce que nous avions appelé la « démocratie blindée » (3), c’est-à-dire la tendance des démocraties à prendre des formes de plus en plus autoritaires, en tous points comparables à celles des États fascistes, mais tout en conservant la rhétorique démocratique et en prétendant que cette répression a précisément pour but de garantir les libertés démocratiques contre les menaces internes. Particulièrement présente durant les années de plomb, où le terrorisme politique des groupes d’extrême gauche – que nous qualifiions alors de « réformisme armé (4) – faisait rage, cette tendance repart à la hausse depuis un peu plus d’une décennie, et tend à se renforcer dans un contexte de remilitarisation des économies et des sociétés et de marche à la guerre mondiale.
Il suffit de jeter un coup d’œil à la législation répressive de l’État français depuis les attentats terroristes de 2015 pour se convaincre de ce blindage de la démocratie (5). Dès novembre 2015, l’état d’urgence – qui permet aux préfets de restreindre les déplacements, d’interdire le séjour dans certaines parties du territoire, d’interdire certaines réunions publiques, de fermer des lieux de réunion, d’assigner à résidence des personnes – est déclaré sur tout le territoire national. Après avoir été prolongé à de nombreuses reprises entre 2015 et 2017 et renforcé pour permettre les perquisitions administratives dans tous les lieux (lieux publics, lieux privés qui ne sont pas des domiciles, véhicules), la dissolution en conseil des ministres des « associations ou groupements de fait qui participent à la commission d’actes portant une atteinte grave à l’ordre public », celui-ci finit par entrer dans le droit commun avec la loi SILT de 2017. Cette loi prévoit notamment des mesures de surveillance renforcées et la mise en place de « périmètres de protection » avec contrôles d’identité inopinés, palpations, fouilles de bagages et inspections visuelles. Elle est suivie en 2021 d’une autre loi « relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement » qui vient pérenniser les mesures exceptionnelles des lois antérieures. C’est notamment le cas de la fermeture des lieux de culte et des mesures de surveillance renforcées. Ainsi, la loi prévoit un recours accru aux algorithmes et la possibilité, bien évidemment « à titre expérimental », d’interception des communications satellitaires.
Preuve que tout est prétexte au renforcement de la législation répressive, les Jeux olympiques de 2024 ont également été l’occasion pour l’État d’introduire de nouvelles dispositions particulièrement intrusives. C’est le cas du recours à l’intelligence artificielle dans la vidéoprotection, également désigné sous le nom de « caméras intelligentes ». Si, officiellement, ces caméras ne sont pas autorisées à recourir à la reconnaissance faciale ou à d’autres systèmes d’identification biométrique, gageons que de telles techniques sont bel et bien utilisées de façon officieuse et qu’elles finiront par intégrer le droit commun à brève échéance.
Cette tendance à la démocratie blindée, qui est loin d’être propre à la France puisque dans les dernières années le Royaume-Uni a fait voter en 2022 le Police Crime, Setencing and Court Acts puis en 2023 le Public Order Act, qui renforcent tous deux la répression des manifestations, doit susciter l’inquiétude du prolétariat et la mobilisation des révolutionnaires (6). Car s’il est vrai que cette répression est aujourd’hui dirigée en priorité vers le mouvement écologiste, le mouvement pro-palestinien ou le mouvement antifasciste – comme le rappellent les dissolutions, ou tentatives de dissolution, successives des Soulèvements de la Terre, du collectif Palestine Vaincra, et de la Jeune garde antifasciste (7), c’est-à-dire des mouvements étrangers au prolétariat, il est évident que ces mesures ne font qu’anticiper la répression, beaucoup plus violente et plus explicitement de caractère fasciste, qui s’abattra sur le prolétariat et ses organisations – notamment son parti de classe – lorsque celui-ci reprendra le chemin des luttes contre la bourgeoisie. Comme nous l’écrivions en une toute autre occasion en 2008-2009, toutes ces campagnes d’intimidation de la république démocratique – hier, contre la prétendue « ultra gauche » du groupe de Tarnac, aujourd’hui contre les individus exprimant leur solidarité avec le peuple palestinien, « il s’est agi en fait d’une campagne d’intimidation préventive à l’intention non seulement de tous ceux qui pourraient être dits d’ «ultragauche» [ou solidaires avec le « terrorisme » palestinien], mais de tous ceux qui pourraient contester par la violence, la violence du capitalisme et de son État. » (8) D’ores et déjà, les franges les plus précaires du prolétariat, comme les prolétaires des territoires d’outremer, des banlieues ou les travailleurs sans-papiers sont victimes d’une répression qui prend une diversité de formes, depuis l’intimidation policière ou la répression carcérale jusqu’à l’assassinat pur et simple en toute impunité.
C’est pour cette raison que, bien loin d’un indifférentisme qui se refuserait à analyser et dénoncer la répression de l’État bourgeois tant qu’elle ne vise pas le prolétariat et ses organisations, les communistes révolutionnaires doivent s’emparer de tout épisode de répression pour alerter le prolétariat sur cette réalité et mobiliser les éléments les plus conscientisés pour faire face à cette épée de Damoclès qui plane en permanence sur le prolétariat. S’il est évident que les forces du prolétariat conscient sont encore trop faibles pour obtenir ne serait-ce que des succès partiels, la mobilisation des révolutionnaires demeure une nécessité politique, théorique et pratique. En rejetant aussi bien l’indifférentisme face à la répression que tout alignement et sujétion politique avec les mouvements victimes à titre individuel ou collectif de la répression bourgeoise, nous nous inscrivons dans la longue tradition de la lutte contre le bâillonnement, la mise au cachot et la persécution des prolétaires d’avant-garde. Ce faisant, dans la perspective de demain, nous forgeons les armes – aujourd’hui encore principalement politiques – pour qu’elles soient pratiquement adoptées par le prolétariat dans sa lutte contre la violence répressive et terroriste de l’Etat, qu’il soit démocratique ou fascisant.
Halte à la répression bourgeoise !
Acquittement et libération de tous les prolétaires victimes de la répression de l’Etat bourgeois !
(1) « Génocide à Gaza : Anasse Kazib, le porte-parole de Révolution permanente jugé pour « apologie du terrorisme » », L’Humanité, 25 juin 2026 : https://www.humanite.fr/politique/ ; « 25 juin : le procès d’Anasse Kazib sera le procès du génocide et de la criminalisation du soutien à Gaza ! », Révolution permanente, 9 juin 2026 : https://www.revolutionpermanente.fr/
(2) « Qu’est-ce que Palestine Action, le mouvement pro-palestinien interdit au Royaume-Uni ? », France 24, 21 août 2025 : https://www.france24. com/fr/europe/
(3) Voir notamment notre article « Démocratie blindée », Le Prolétaire n° 200, 12-25 juillet 1975. Voir aussi notre article du même nom paru dans Le Prolétaire n° 491, novembre-décembre 2008 – janvier 2009.
(4) Voir par exemple notre série sur « Où vont les BR ? » dans Le Prolétaire n° 398, 399 et 400.
(5) Les informations suivantes sont issues de la rubrique « Chronologie de la législation antiterroriste depuis les années 1980 » sur le site officiel de l’État français, vie-publique.fr : https://www.vie-publique.fr/eclairage/
(6) « New Crime and Policing Bill to Enhance Police Powers in England and Wales », London
Daily : https://london daily.com/
(7) « Soulèvements de la Terre : on vous résume le bras de fer entre le gouvernement et le collectif écologiste qui vient d’être dissous », France Info, 21 juin 2023 : https://www.franceinfo.fr /environnement/transition-ecologique-de-l-agriculture/megabassine/ ; « Le Conseil d’État valide la dissolution du Collectif Palestine vaincra », Le Monde, 21 février 2025 : https://www.le monde.fr/societe/article/2025/02/20/ ; « Dissolution de la Jeune Garde : le Conseil d’État rejette le recours de l’organisation antifasciste », Libération, 30 avril 2026 : https://www.libe ration.fr/
(8) « Démocratie blindée », Le Prolétaire n° 491, novembre-décembre 2008 – janvier 2009.
7/07/2026
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