Le CCI et le « défaitisme révolutionnaire »
(«le prolétaire»; N° 562; juillet - Septembre 2026 )
Sur son organe Révolution Internationale (1), le CCI essaye de justifier son opposition au défaitisme révolutionnaire de Lénine et les bolcheviks, après que nous l’ayons pris à partie à ce sujet lors d’une récente réunion publique.
Lénine affirmait carrément que : « Dans une guerre réactionnaire, la classe révolutionnaire ne peut faire autrement que de souhaiter la défaite de son gouvernement. C’est là un axiome. Et il n’y a pour en contester la vérité que les partisans conscients ou les acolytes impuissants des social-chauvins» (2).
Mais pour le CCI, ce «mot d’ordre ambigu dès ses origines» constituait un «dérapage» de Lénine, et il serait devenu «une aberration aujourd’hui». Cette position « erronée » «tournait le dos au véritable internationalisme (...) puisqu’elle conduisait les révolutionnaires de chaque pays à revendiquer pour «leur» prolétariat les conditions les plus favorables à la révolution prolétarienne, alors que c’est au niveau mondial et, dans un premier temps, dans les grands pays avancés (qui étaient tous impliqués dans la guerre) que la révolution devait avoir lieu» (3). Si nous essayons de percer l’obscurité du raisonnement, la position de Lénine relevait d’une conception nationale de la révolution, alors que celle-ci devait avoir lieu au niveau mondial et d’abord dans les grands pays (pas en Russie alors?) !
Voyons la réponse de Lénine à ce genre d’arguments.
Les « social-chauvins » sont les socialistes partisans ouverts de la victoire de leur gouvernement : ils appellent les prolétaires à participer à la guerre pour la défense de la patrie, reniant tous les principes de l’internationalisme prolétarien ; quant aux « acolytes impuissants » de ces derniers, Lénine visait ceux qui tout en affirmant leur fidélité à l’internationalisme, refusaient de prendre une position claire en défendant la position « ni défaite, ni victoire » ou, qui, comme Trotsky, faisaient des phrases sur « la lutte révolutionnaire contre la guerre » pour mieux s’opposer à l’idée de vouloir la défaite de la Russie. Lénine écrit : « La «lutte révolutionnaire contre la guerre» n’est qu’une de ces exclamations vaines et dépourvues de signification que savent si bien pousser les héros de la II° Internationale, si l’on n’entend pas par là des actions révolutionnaires contre son propre gouvernement également en temps de guerre. (...). Or, des actions révolutionnaires en temps de guerre contre son propre gouvernement signifient à coup sûr, sans conteste, non seulement que l’on souhaite la défaite de ce gouvernement, mais encore que l’on apporte un concours actif à cette défaite. (Signalons au «lecteur perspicace» qu’il n’est nullement question de «faire sauter des ponts» , d’organiser des mutineries vouées à l’échec et, en général, d’aider le gouvernement a écraser les révolutionnaires.) ». « La révolution en temps de guerre c’est la guerre civile; or, d’une part, la transformation d’une guerre de gouvernements en une guerre civile est facilitée par les revers militaires (par la «défaite») des gouvernements; d’autre part, il est impossible de contribuer pratiquement à cette transformation si on ne pousse pas, du même coup, à la défaite. Si le «mot d’ordre» de la défaite est répudié par les chauvins (…), c’est précisément parce que c’est le seul mot d’ordre qui fasse appel d’une manière conséquente à l’action révolutionnaire contre son propre gouvernement pendant la guerre».
Lénine répond également à l’argument selon lequel vouloir la défaite de son pays signifierait vouloir la victoire du pays ennemi, en rappelant que la résolution de Berne du groupe bolchevik « a expliqué que, dans tous les pays impérialistes, le prolétariat doit maintenant souhaiter la défaite de son gouvernement». «Seul le bourgeois, écrit-il ailleurs, qui croit que la guerre engagée par les gouvernements finira de toute nécessité comme une guerre entre gouvernements, et qui le désire, trouve «ridicule» ou «absurde» l’idée que les socialistes de tous les pays belligérants doivent affirmer qu’ils veulent la défaite de tous les gouvernements, de «leurs» gouvernements» (4).
S’il est cohérent avec lui-même, le CCI doit également repousser la formule historique de Karl Liebnecht répliquant en 1915 à la propagande bourgeoise contre l’ennemi étranger: «L’ennemi principal est dans notre pays! » (5).
Pour justifier son refus du défaitisme révolutionnaire, le CCI prétend que ce mot d’ordre a été exploité « à de multiples reprises» « par des partis bourgeois à coloration communiste pour justifier leur participation à la guerre impérialiste» ! Il donne comme exemple le fait que les staliniens français aient soudainement redécouvert le défaitisme révolutionnaire et l’internationalisme prolétarien après la signature du pacte germano-soviétique de 1939, avant de les répudier ensuite après l’entrée en guerre de l’URSS (6) : mais cet exemple montre seulement la capacité des staliniens à utiliser un discours pseudo marxiste quand les circonstances l’exigent, et non que le marxisme doive être rejeté ! La rupture avec le défaitisme révolutionnaire et l’adhésion à la défense de la patrie marqua en réalité le ralliement définitif des staliniens dans les années trente à l’ordre établi.
Pour le CCI en outre, la situation n’est plus du tout celle où «le mot d’ordre du défaitisme révolutionnaire a été lancé» : d’une part on n’assisterait pas à la formation de blocs en vue d’une troisième guerre mondiale, mais à la multiplication de guerres chaotiques et barbares ; d’autre part nous ne serions plus « dans une situation de défaite physique et idéologique profonde de la classe ouvrière, mais dans un contexte où les travailleurs tentent, certes non sans difficultés, à travers leurs luttes économiques, de développer leur autonomie et conscience de classe ».
Nous ne partageons pas cette analyse (le CCI nous reproche de penser que la classe ouvrière est encore « lourdement marquée par le poids de la contre-révolution »), mais nous ne comprenons pas pourquoi cela signifierait que le défaitisme révolutionnaire « n’est plus seulement un slogan erroné, totalement à côté de la plaque» mais qu’il permettrait « à la bourgeoisie et ses gauchistes d’incarner des visions impérialistes, couplées parfois à un autre mot d’ordre, celui des «luttes de libération nationale»».
Rappelons au passage que le CCI a toujours dénoncé les luttes anticoloniales, s’alignant de fait sur les préjugés de supériorité nationale cultivés par les social-chauvins, staliniens ou social démocrates. De même, son opposition au défaitisme révolutionnaire est sans doute un nouveau signe de son aversion bien commue envers les réalités brutales et violentes de la lutte révolutionnaire qu’elle voit comme un processus débouchant plus ou moins tranquillement (pacifiquement) sur l’ouverture à l’échelle mondiale de la révolution.
Quoi qu’il en soit, nous conclurons avec Lénine :
«Récuser le mot d’ordre de défaitisme, c’est ramener l’esprit révolutionnaire à une phrase vide de sens ou à une pure hypocrisie» (7)
(1) Toutes les citations sont tirées de l’article « Les révolutionnaires doivent-ils avancer le mot d’ordre du «défaitisme révolutionnaire» ?», Révolution Internationale n°507 (mai-août 2026). La réunion publique dont il est question avait été organisée par la TCI, le 7/03/2026.
(2) Cf, Lénine, « De la défaite de son propre gouvernement dans la guerre impérialiste » (26/7/1915) https://www.marxists.org/francais/ lenin/works/ 1915/07/vil19150726.html
(3) Pour appuyer cette critique, le CCI cite « La brochure de Junius » (« La crise de la social-démocratie») fameux pamphlet publié clandestinement en 1916, parce que Rosa Luxemburg n’y reprend pas la position de Lénine. Mais en fait elle y appelle à la défense de la patrie: elle accuse ainsi le groupe social-démocrate d’avoir «laissé la patrie sans défense à l’heure du plus grand danger», en refusant de reprendre « le vieux programme véritablement national des patriotes et des démocrates de 1848, le programme de Marx, d’Engels et de Lassalle: le mot d’ordre de grande et indivisible République allemande» ! ( c’est-à-dire le programme de la révolution bourgeoise)... https://www. marxists.org/francais/lenin/works/1916/07/ Rappelons que R. L. et son groupe « L’Internationale » eurent pendant toute une période une position véritablement ambigüe dans la lutte contre la guerre en ne se situant pas parmi la gauche de Zimmerwald.
(4) Cf. Lénine, «Le socialisme et la guerre» (1915) https://www.marxists. org/francais/lenin/ works/ 1915/08/
(5) C’est d’ailleurs ce qu’il fait, le jugeant « ambigu » et pouvant être «retourné plus facilement par les gauchistes contre la classe ouvrière» ! Cf. https://fr.internationalism.org/rinte64/polemique.htm
(6) Ce discours des staliniens avait abusé Trotsky qui avait cru qu’il y avait encore des révolutionnaires dans le PCF.
(7) Cf. Lénine «De la défaite...», op.cit.
Parti Communiste International
Il comunista - le prolétaire - el proletario - proletarian - programme communiste - el programa comunista - Communist Program
www.pcint.org